COHN Guy né le 16/11/1896
Salonique, Lille, Paris …
L’enfance
De parents français d’origine toulousaine, j’ai vu le jour à Genève parce que ma mère était actrice et jouait au théâtre. Je suis donc né à Genève par accident.
J’ai vécu à Lille dans le quartier de la Porte de Paris et à La Madeleine1 presque toute ma jeunesse : Lille est la ville la plus enrichissante que j’ai connue. Là-bas, j’étais en famille.
Or, je n’avais pas de père. Si, j’avais un père : Henri Cohn. Mais mes parents n’étaient pas mariés. Quand je suis né, ils se sont quittés. Par conséquent, j’ai vécu toute ma prime jeunesse avec ma mère uniquement.
Ma mère était actrice, elle jouait six mois dans un théâtre et six mois dans un autre, et ainsi de suite. Je la suivais. J’ai donc toujours eu une éducation irrégulière car je faisais deux écoles par an, donc je n’étais pas un bon élève. En revanche, quand j’ai pu faire des études, là, j’ai été premier. J’ai fait mes études à l’Institut industriel de Lille, aux Beaux-Arts et au Conservatoire de musique.
Nous avions habité Paris dans le 17ème arrondissement avant la guerre de 1914, parce que ma mère était dans un théâtre.
J’ai été pensionnaire au Collège Sainte-Barbe parce que le métier de ma mère l’empêchait de s’occuper de moi comme elle voulait. J’ai perdu beaucoup d’illusions dans les dortoirs la nuit entre garçons. Ça m’a heurté, et je me suis fait mettre à la porte. C’est normal, un enfant qui est élevé uniquement par sa mère, il ne connaît rien et quand il voit le vice dans un lycée, c’est épouvantable.
J’ai habité Barbès dans un immeuble qui avait un ascenseur, ce qui était rare à l’époque.
Le début de la Première Guerre Mondiale
J’étais élève ingénieur à Lille, en 1914.
Au moment de l’arrivée des Allemands, ma mère m’a donné quatre-vingts francs et elle m’a dit : « Va-t’en. Je ne veux pas que tu sois prisonnier des Allemands ». Alors, un gosse de dix-huit ans avec quatre-vingts francs, qu’est-ce qu’il va faire ? Comme je ne savais rien faire, je suis descendu sur Paris et je me suis proposé comme manoeuvre à la Samaritaine. L’employé qui me reçoit me dit : « C’est la guerre, on n’embauche plus personne, nous le regrettons ».Je sors de là et me dis: « Mais qu’est-ce que je vais faire ? ». La somme que j’avais en poche fondait très vite.
Alors, je me suis souvenu que j’avais un parrain, prêtre, qui était curé près de Bordeaux, l’abbé Chevalereau. Je me suis dit : «Je vais aller chez lui. Il me prendra certainement. » A cette époque-là, je ne savais pas que les prêtres, les religieux n’avaient pas d’argent. J’arrive chez l’abbé, il me dit: «Je te prends, tu me serviras la messe tous les matins et puis c’est tout ». Au bout de quelques jours, je me suis aperçu qu’il n’avait pas le sou. Il n’avait pas les moyens d’entretenir un gars de dix-huit ans.
J’avais un oncle, agent d’assurances, et une tante à Carpentras. Je me suis dis: « Tonton va me faire travailler.» Je prends le train et j’arrive chez lui. Il me dit : « Naturellement je te prends. Tu me serviras de secrétaire. » Ça ne m’allait pas du tout, et au bout de très peu de temps, je me suis engagé dans l’armée à Avignon, au 58ème régiment d’infanterie. A partir du moment où j’ai été militaire, j’ai eu la sensation d’avoir un métier.
La guerre
Un matin, j’arrive à Avignon, c’est le 5 mars 1915, et je m’engage sous le numéro 204 au 58ème régiment d’infanterie. Du 58ème on me renvoie au 61ème à Privat. Je fais mes classes comme tous les jeunes soldats. Au bout d’un certain nombre de mois, je suis affecté à un régiment qui monte à la guerre. Je suis nommé caporal et mon colonel m’envoie à Saint-Cyr (en 1916) pour devenir aspirant. Nous avons quitté Saint-Cyr en chantant la Marseillaise.
On nous envoie à Salonique fin 1916/début 1917. Je suis blessé au visage en montrant aux soldats comment se servir d’une grenade et on m’envoie à Clermont-Ferrand pour me faire soigner. Après, je suis envoyé dans un régiment de repos et je suis affecté au 3èmebis régiment de zouaves (en 1917).
Après Salonique, je suis allé voir Georges Mandel et je lui ai dit que je voulais retourner au Front. J’ai été affecté avec le Colonel Trappet, le meilleur colonel de l’armée française, que tout le monde surnommait « Bande de vaches » parce que quand il partait à l’attaque, il criait « Bande de vaches! » et je me suis très bien entendu avec lui.
Nous faisons une attaque. Je ne suis pas blessé. Je suis nommé lieutenant. On a peur de partir à l’attaque, mais quand les balles sifflent, on n’a plus peur. Je ne regrette pas du tout d’avoir vécu comme je l’ai fait parce que la vie a été belle. Voyez-vous, je repense souvent aux attaques que nous avons faites. Il est certain que quand vous allez à la mort, vous avez la trouille. Mais quand vous êtes dans le bain, vous êtes comme ivre, et alors, on ne pense plus du tout à rien, que ce qu’on doit faire.
Le général qui commande la division m’a désigné pour être son voyeur. Il ma dit : « La division va attaquer. Vous serez mes yeux », Je lui ai dit que c’était la première fois que je voyais une bataille sans y participer. C’étaient les bataillons d’Afrique qui attaquaient. Ils n’ont jamais pu sortir de leurs tranchées. Les Allemands les ont bloqués tout le temps. J’avais le général au bout du fil : « Mais ce n’est pas vrai ! Ils sont sortis ! Vous n’avez pas pu les voir! » Je me dis: « Il va faire faire l’attaque par un autre régiment ». Mais il désigne mon régiment, le 3ème bis de zouaves. Je prépare mes hommes. Et c’est là qu’au lieu d’attendre l’heure prévue pour attaquer, dans le courant de la nuit, je les fais sortir et les place derrière le barbelé. On passe au-dessus de la tranchée. Les Allemands n’étaient pas sur leurs fusils, ils nous attendaient cinq minutes plus tard. On arrive à la seconde tranchée. Les Allemands qui étaient là étaient protégés par leurs frères qui étaient dans la première. Or la première était prise. Ils n’avaient donc pas leurs armes. Nous passons donc et allons prendre la troisième. Et quand nous sommes dans la troisième, nous nous apercevons que la première et la seconde n’ont pas été prises derrière nous par les Français. Nous sommes seuls en terrain allemand. Nous nous sommes battus et nous avons gagné. Nous avions des baïonnettes et les officiers, des sabres. J’ai trouvé ça idiot de donner à un officier un sabre contre une baïonnette allemande. J’ai pris mon sabre, je l’ai mis dans le fond de la tranchée et j’ai pris une baïonnette d’homme.
J’ai été blessé deux fois. A la tête donc, et à la clavicule droite. La première fois, c’était en Macédoine. Ma deuxième blessure, c’était en 1916 à la Cote de Poivre, à Verdun.
La fin de la guerre 14-18
J’ai fini la guerre au 31ème bis régiment de zouaves. J’étais donc en première ligne avec mes hommes quand mon colonel passe et me dit : « La guerre va finir. Ta mère ne t’a pas vu depuis quatre ans. Laisse tes hommes et va l’embrasser de ma part ». Alors, je suis allé changer de tenue, j’en ai mis une belle, je me suis rasé, j’ai mis mes décorations, j’ai pris un train militaire et le lendemain je suis arrivé à Lille, je suis en face de Maman : « Tu es trop beau, on voit bien que tu n’as pas fait la guerre ». Je ne lui ai pas dit le contraire.
Nous sommes allés à Carpentras, et là, elle a appris que j’avais fait la guerre.
La rencontre avec son épouse
J’ai fait la connaissance de ma femme chez mon oncle et ma tante à Carpentras. Avant de la rencontrer, je ne voulais pas me marier parce que je n’avais pas d’argent. Par conséquent, qu’ est-ce que j’allais faire avec une femme? J’étais déjà embêté pour gagner trois francs soixante-quinze. Mais mon oncle a insisté. On nous a présenté, nous nous sommes plus et nous nous sommes mariés le 1er juin 1927 dans le Vaucluse et nous avons été un très bon ménage. Nous avons eu une première fille en 1929. Nous en avons eu une deuxième en 1936 qui n’a pas vécu. Ma femme, Odette, n’a jamais travaillé mais a eu une vie associative chargée.
La vie professionnelle
Je suis revenu comme ingénieur dans l’agglomération lilloise (sous-directeur, puis directeur d’usines de textile qui fabriquaient du lin, de la laine et du coton). Puis, je fus directeur d’une usine qui fabriquait des tapis d’Avignon à Fontaine de Vaucluse. Cette dernière fit faillite, et je pris alors, jusqu’en 1939, la direction d’une usine située en Anjou qui fabriquait des couvre-pieds/couvre-lits.
La Seconde Guerre Mondiale
J’ai été remobilisé en 1939 avec le 21ème régiment de marche des volontaires étrangers. J’ai été prisonnier de guerre dès 1940 dans les Ardennes, et, j’ai été transféré au Fort Saint-Vincent, situé près de Reims, puis en Allemagne dans un « Oflag », camp des officiers, où les Allemands ont été très chics avec nous pendant quatorze mois (jusqu’au 15 août 1941).
Ce qu’il y a de terrible, c’est que, quand on prend un civil et qu’on le mobilise, il a la trouille. Et quand il a fait son métier de soldat et qu’il tire, il n’a plus la trouille. C’est comme une jeune fille avant le mariage, elle est un peu inquiète, et après c’est fini. C’est la même chose la guerre.
Quand nous avons été libérés, nous avons pris le train. Le commandant du camp nous a salués « Au revoir chers camarades ! » car nous étions tous de 1914.
Je suis venu diriger une usine de confection de vêtements homme et femme à Paris. Les Allemands contrôlaient Paris. J’ai été convoqué au Palais-Bourbon2. Un lieutenant m’a dit : « Bien sûr, vous n’aimez pas les Allemands. Vous en avez tué beaucoup ? » Moi : « Oui, le plus que j’ai pu ». Nous avons parlé une heure comme ça et il s’est levé : « Permettez à un officier allemand combattant de serrer la main à un officier français combattant. Vous allez partir. La porte qui est derrière vous, vous ne devrez plus la franchir. Si vous avez des ennuis avec l’armée allemande, faites appel à moi ». Quelques mois plus tard, un jour où je me promenais dans Paris, ce même officier me voit, traverse la rue et vient à ma rencontre pour me tendre la main et me saluer.
Paris
J’avais dit dans ma jeunesse que jamais je n’habiterais Paris parce que ça ne me plaisait pas. Et maintenant que je vis à Paris depuis trente ans, je dis que Paris c’est vraiment ce qu’il y a de plus agréable. Ça dépend où l’on habite. Ça dépend qui l’on fréquente. Ici nous sommes dans un quartier très bien.
L’électricité
Je n’ai jamais fait mes études à l’électricité, mais à la lampe à pétrole. Quand l’électricité était courante, j’étais déjà militaire. J’ai assisté à une époque de transformations sans m’en rendre compte.
Les fiacres et les autres transports
Il y avait des taxis à chevaux : des fiacres. Ce qui m’a marqué, c’est leur suppression. J’ai connu les autobus. L’automobile fut une révolution, car elle coûtait cher. Néanmoins, j’ai eu mon permis de conduire auto en 1926.
Les omnibus :
On avait accès à l’impériale par un escalier extérieur ? C’étaient des omnibus à quatre chevaux. J’allais me mettre derrière le conducteur, et, comme tous les gosses, je voyais quelque chose de neuf.
Sa fille :
Il avait eu en 1939 un contrat en Province, mais on ne le lui a pas renouvelé à cause de son nom à consonance juive. Alors une personne de Paris l’a appelé pour diriger une usine de confection rue de la Chine à Paris pendant toute la guerre.
Cette usine avait été spoliée par les Allemands à des juifs qui ont récupéré leur usine après la guerre.
En octobre 1945, mon père est venu à Paris car il avait fondé une petite entreprise de linge en gros de fournitures pour hôtel. Il a toujours été dans le textile jusqu’à sa retraite. Nous habitions le 16ème arrondissement (au boulevard Emile Augier, près de La Muette), nous avons déménagé en avril 1963 pour habiter dans le 15ème arrondissement. Cela fait donc trente-trois ans que nous habitons ce quartier.
Après la guerre, quand nous sommes arrivés à Paris, il y avait encore des victorias, ces voitures à chevaux. Les gens se promenaient avec ces voitures dans Paris. En 1945, il y avait encore des livreurs qui venaient avec des chevaux. Un jour, il pleurait, je lui ai demandé pourquoi, et il m’a dit : « Je vais devoir travailler à la gare des Batignolles, on supprime les chevaux ».
Les distractions
J’ai fait de l’aviron seul à Lille, sur la Deûle, et autour de Paris, sur la Marne (à Bry-sur-Marne). Mon deuxième sport favori est la pelote basque.
J’allais au théâtre, pas au cinéma. J’allais voir les spectacles des chansonniers au Théâtre des Deux Anes ou au Caveau de la République.
Divers
- La vie est belle lorsqu’on sent que l’on fait quelque chose.
- J’enregistre ce que je vis.
- La vie se charge de nous guider sans que vous soyez capable de le faire vraiment.
- Quand on arrive à la fin de sa vie, on trouve que la vie est simple; c’est nous qui la compliquons.
Propos recueillis lors d’entretiens réalisés par les collecteurs de Paris-Mémoires (2000) et publiés dans le livre "Hommage à nos aînés qui ont connu trois siècles". (Récits de vie de parisiens nés avant le 1er janvier 1900). 1Ville de l’agglomération lilloise se situant à la périphérie Nord Ouest de Lille, entre cette dernière et Roubaix. 2 Pendant l’Occupation (1940-1944), le palais fut en effet réquisitionné par divers services de l’administration nazie.