GALLOIS, Gabrielle
« Le Passé Simple »Par Gabrielle 2002 A la mémoire de mon père et de ma mère.Que je vénère comme des Saints. Pourquoi pas ?
Avant Propos
Avant de vous relater les faits qui ont émaillé ma jeunesse, je vous fais un petit historique sur ma famille proche. Leur nom de famille « Barbe » papa était né à l’île de la Réunion. Il avait un frère qui était l’ainé, il s’appelait Henri, deux sœurs : Marita et Nesida. Il y menait une vie très dure, car ayant perdu son père très jeune, il avait du abandonner ses études qui s’annonçaient brillantes paraît-il, avec son frère ils ont travaillé dur. Leur mère s’est remariée, et il a eu deux demi-sœurs : Frane et Myriam ; et deux demi-frères Francis et Francinet. Ils étaient très pauvres, et c’est le père de maman qui les a fait venir à Madagascar pour le seconder, ils étaient cousins éloignés. C’est donc là, qu’il a connu maman. Ils se sont mariés après la guerre 14/18 (papa a fait Verdun, le chemin des Dames et la caverne des Dragons dans l’Aisne). Ils ont eu six enfants Odette, Rita, Adrienne, Gabrielle (moi), Antoine qui est mort à deux mois et Emile que l’on surnommait Milo. Nous avions trois propriétés : l’Avenir, Marsiriri et Analalava (j’écris ces deux mots sans avoir l’orthographe car c’est du Malgache) plus tard vers les années 42/43 nous avons fait l’acquisition d’une autre propriété « Sainte Barbe », nous résidions entre l’Avenir et Marsiriri. Notre maison était située sur une petite colline au lieu-dit « La Révolution ». La mère de papa habitait à deux kilomètre de chez nous, car papa l’avait fait venir de la Réunion avec son beau-père et ses demi-sœurs et demi-frères. Il leur avait octroyé quelques hectares de caféiers et girofliers et le lieur de la résidence s’appelait Belle-Vue.
Que je vous parle de maman.
Son père avait épousé une demoiselle Thibault dit Desprez. Ils étaient cousins éloignés, elle était la fille d’une demoiselle Thibault qui était quarteronne et qui avait épousé M. Desprez d’ou le nom de notre grand-mère maternelle : Thibault dit Desprez. Ils ont eu cinq enfants, trois garçons et deux filles. Ange, Ernest, Eugène, Emilie (maman) et Zélie.
C’est sur les conseils de Laurent Brault, le mari de Brigitte (ma nièce) que j’écris cet historique. Comme il me l’a fait remarquer en m’écoutant, il n’arrivait pas situer les lieux et les dates. De toute façon, je n’ai pas la prétention d’être éditée, aussi j’écris avec simplicité, en espérant qu’à travers ces récits un peu décousus, vous vous y retrouverez.
Avant de clore cet avant propos, il faut que je vous précise, que la maison que les rebelles ont brûlée, était, si ma mémoire est bonne, la troisième, les autres au fur et à mesure étaient détruites. Je me souviens de la première, où, devant la porte d’entrée, il y avait une cloche qui était accrochée à un portique, elle servait à prévenir les ouvriers, qui arrivaient le matin avec entrain pour certains, mais pour d’autres, c’était une pitié de les voir. Ils étaient obligés de travailler, sinon leur petite famille n’aurait pas eu de quoi se nourrir, donc malgré la fièvre ou la grippe ou encore les rages de dent, ils allaient accomplir leur tâche.
En 1953, Odette s’est mariée avec un belge Denis Mertens qui était légionnaire, ils ont eu quatre enfants Yvan, Anita et deux jumelles Clotilde et Catherine. Rita s’est mariée en 1944 avec Félix Molet, un colon qui habitait Natomandry, ils ont eu deux filles Marie-Anick et Monique. Adrienne s’est mariée en 1945 avec Albert Schalaire, un cousin qui était fils de Colon. Ils ont eu six enfants, Claude, Patrice, Anne-Marie, Brigitte, Geneviève et Isabelle.
Et moi je me suis mariée le 23 octobre 1948 avec mon sergent « René Gallois » par un temps magnifique. La cérémonie religieuse s’est faite dans notre petite église. Les curieux étaient nombreux, mais les invités restreints. Nous étions encore dans la période de la rébellion et puis notre deuil était encore trop présent dans nos cœurs. Il aurait été fier, mon petit frère, d’être à mes cotés ce jour-là. Malgré tout papa et maman se sont efforcés de faire en sorte que cette journée du 23 octobre soit pour moi une des plus belles de ma vie. Parmi les invités il y avait aussi un capitaine, un lieutenant et deux ou trois sergents amis de René. Nous n’avons pas pu avoir d’enfant, mais j’ai quand même eu la joie de pouponner, car j’ai fait la nounou de trois petites filles d’Adrienne, Vanessa que j’ai gardé 18 mois, Claude et Adeline, je les ai eues jusqu’à leur départ pour la banlieue parisienne donc de 1979 à 1995, naturellement ces deux petites filles qui m’ont été confiées quand elles avaient juste deux mois tiennent une grande place dans mon cœur. Elles habitaient sur le même palier que nous et c’est pour cette raison que Brigitte et Laurent ont eu la gentillesse de nous confier la garde de leurs deux trésors. Brigitte venait les récupérer vers 17 heures à la fin de sa journée de travail, et bien souvent les deux petites revenaient furtivement chez nous, elles s’y trouvaient tellement bien.
Je termine cet avant propos et je vous souhaite à tous et à toutes qu’en lisant « Le Passé Simple », vous voyagerez dans le pays de notre enfance.
C’est si bon de rêver.
Chapitre I Petites histoires
Je suis née le 29 novembre 1927, un mois qui n’avait pas porté que de la joie ; la joie que papa et maman avaient dû avoir, j’aime à le penser en voyant ce joli bébé que j’étais. C’est maman qui me l’a dit ; elle m’a aussi dit que j’étais agrippée au bras du médecin accoucheur comme un petit singe. Maman explique ce fait par des idées, des croyances que nous avions dans notre coin de brousse, elle me disait que lorsqu’elle était enceinte, elle s’amusait à regarder les singes, elle les admirait sauter de branche en branche.
Je disais donc que le mois de novembre 1927 avait aussi attristé mes parents par le décès de mon grand-père maternel le 13 et quelques jours après, il y a eu un cyclone qui avait fait beaucoup de dégâts.
Cependant, la vie repris normalement son cours. Papa, maman, Odette, Rita, Adrienne, Milo et moi formions une famille sans histoires apparentes, tout au moins à mes yeux d’enfant.
Odette était maladive, elle avait souvent des bilieuses, c’était très grave, elle urinait du sang. Je me souviens de l’angoisse de papa et de maman quand il fallait quitter la plantation en pirogue, car nous n’avions que ce moyen de locomotion pour nous déplacer. 15 kilomètres avec des rameurs et un barreur. Durant le voyage, « Nini » c’était le surnom d’Adrienne, et moi, ayant l’insouciance des la jeunesse profitions de cette traversée à travers des grandes étendues d’eau noire, émaillées par des nénuphars bleus roses et blancs, et de jacinthes d’eau. Nous étions pourtant très jeunes, mais nous avions déjà des âmes de poètes. Enfin que nous, nous imaginions.
Nous faisions des essais de poésies, ou plus encore, nous avions décidé d’écrire des romans. Je me souviens que c’était Rita qui avait écrit la plus belle histoire.
Rita était, d’après toute la famille et même des amis, la plus belle, elle avait aussi une très jolie voix. Enfin ! En général toutes les quatre nous avions notre petit genre, nous étions des jeunes filles très naïves en ce qui me concerne surtout, quand, je vois l’évolution des jeunes d’aujourd’hui, je n’ose imaginer qu’aurait été la réaction de papa ! Il doit se retourner dans sa tombe. Nous nous croyons plus évaluées que nos cousines et nos petites copines, cela certainement parce que les parents nous avaient mises en pension à Tananarive.
Je me souviens de nos airs supérieurs quand nous venions en vacances une fois par an. Cela nous semblait une éternité et quand on voyait papa nous étions toutes les quatre folles de joie. Nous étions tellement pleines d’admiration, nous le trouvions très beau dans son costume que maman avait confectionné.
Maman savait tout faire, la couture, la cuisine, elle savait réparer les parasols, elle confectionnait des chapeaux de paille qu’elle tressait elle-même, nous étions fières car nous étions les seules à avoir de si beaux chapeaux. Nous étions aussi les mieux habillées. Odette et Rita portaient comme des jumelles les mêmes robes, chapeaux, chaussures et Adrienne et moi idem.
Papa et maman ne faisaient pas de préférence, aussi il régnait entre nous une bonne entente, toute relative quand même, car Odette étant l’ainée, elle nous faisait ressentir la supériorité de son droit d’ainesse pour faire la loi ; mais on ne se laissait pas faire Nini et moi.
Chapitre II Nini et moi (Gaby)
Nini et moi étions inséparables, nous passion notre temps à jouer, rarement à la poupée, peut-être parce que nous n’étions pas soigneuses. Nos poupées étaient démantibulées en un rien de temps ; quand maman n’arrivait plus à leur remettre leurs membres, Nini et moi les enterrions. Nous faisions cela dans les règles, nous enterrions même les lézards, nous leur faisions des petites tombes comme on avait vu faire au cimetière, c’est-à-dire un dôme de sable quand nous étions à Mahanon, car là, le sol était sablonneux, et en terre quand nous étions à la campagne donc sur la propriété.
Cimetière, tombe, me remettent en mémoire les veillées mortuaires. Papa est maman nous obligeaient à y assister ; malgré nos réticences, il fallait embrasser le mort. Ces veillées étaient à certains moments animées par des souvenirs et des histoires amusantes. Certaines personnes, qui avaient un peu abusé de rhum ou autre alcool, suivant l’aisance des parents du défunt, tenaient des propos qui n’avaient rien de tristes, c’était ainsi à chaque veillée, mais je dois vous avouer qu’en réfléchissant bien, je préférais les veillées de mon petit village perdu, qu’à l’anonymat des funérariums en France. Et oui ! Notre petit coin perdu, c’était le paradis.
On avait Adrienne et moi une imagination débordante. Nous avions chacune nos fées, c’était à qui de nous deux inventait la plus belle histoire. Je trouvais que Nini avait des fées plus belles que les miennes, je me souviens que je les voyais dans les gouttes d’eau qui étincelaient avec une telle brillance que ce ne pouvait qu’être le royaume des fées. J’ai gardé longtemps, trop longtemps mes pensées puériles.
Je me souviens que nous aimions bien jouer à la dinette, maman quelque fois, nous donnait un petit poulet. Nous étions alors folle de joie, en général, nous le faisions griller, nous faisions aussi des grillades de hérisson, et je vous assure qu’on s’en léchait les babines, nous étions vraiment des petites voraces, même les sauterelles n’échappaient pas à nos agapes. Notre passe temps, quand nous étions à la campagne, c’était de grimper aux arbres, et là, bien calées entre deux branches nous rêvions à mille choses merveilleuses et irréalisables. Pour échapper à l’autorité d’Adelle, nous nous refugions dans nos petites cabanes, nous avions chacune la nôtre, que de bon s moments passés. J’avais construit ma petite maison sur les résidus de coques de café, car nous avions une machine à décortiquer le café, les résidus formaient des terrils, et il était facile d’enfoncer des piquets pour construire la cabane. Mais voilà ! Il y avait un gros inconvénient, à partir de midi, l’intérieur de ma cabane était un vrai sauna. Dans ma petite tête d’enfant, je ne pensais pas qu’il allait faire si chaud, j’ignorais totalement que les résidus de coques de café pouvaient fermenter.
Inutile de vous dire que Nini s’est moquée de moi avec sa petite cabane qui je dois l’avouer était mieux située que la mienne, mais la pauvre, elle a eu aussi un gros ennui, et une grosse frayeur, un jour en entrant dans sa petite maison elle a eu la désagréable surprise de voir sur la natte un petit serpent qui appréciait la fraîcheur. Toutes ces mésaventures ont fait que petit à petit les petites cabanes n’étaient plus fréquentées. Nous avions vite fait de trouver autre chose pour nous occuper. Nous ne nous ennuyons jamais, notre passe temps favori était d’attraper les libellules et les papillons, nous nous extasions sur la beauté et la diversité de leur couleur, malgré toute l’admiration que nous avions pour ces insectes, nous n’hésitions pas à leur faire subir des tortures en leur arrachant les ailes ; on piquait les papillons avec des épingles sur un carton pour les conserver. Mon dieu que nous étions cruelles !
Je me souviens que lorsque nous étions plus petites, papa nous attachait au pied de la table parce qu’il ne voulait pas que nous allions à la chasse aux libellules, car le soleil de midi à 15 heures était trop ardent, mais ce papa ne comprenait pas que c’était à ces heures là que ces petits insectes voletaient de fleurs en fleurs. Bien sûr, papa n’était pas un bourreau, car les liens n’étaient pas très serrés, et il faisait semblant de ne pas nous voir, quand on arrivait à les défaire ; il savait bien que la leçon avait porté ses fruits. Nous attendions 15 heures avec impatience (à cette époque nous disions 3 heures) et là on se livrait à nouveau à notre chasse aux papillons et aux libellules.
Je dois vous dire que nos distractions étaient variées. Il nous arrivait de passer des après-midi entières à écouter de la musique. Nous avions un phonographe et une pile de disques que maman avait hérité de son père. Notre choix se portait sur les grands airs et je me souviens de la « berceuse de Jocelin ». Nini et moi, bien installées sur des sacs de café qui étaient entreposés là en attendant d’être transportés à Mahanara pour la vente, écoutions les voix mélodieuses qui nous charmaient et nous faisaient rêver. Notre émotion était si forte que nous en avions les larmes aux yeux. Nous étions des petites filles sentimentales et en plus nous étions très naïves, peut-être parce que nous lisions trop de conte de fées. Malgré tout, je ne voyais plus que les bébés venaient dans un chou ou bien que le père Noël existait, dans mon for intérieur je me posais quand même des questions. Quand Noël arrivait, j’avais hâte d’être au matin pour voir au fond de ma chaussure quelques menues monnaies qui pour moi étaient une fortune. Nous n’avons jamais pu surprendre papa faire le père-Noël. Et oui ! Nos Noëls n’étaient pas blancs, il n’y avait pas de neige, pas de dinde, pas de bûche, pour nous c’était une fête religieuse et nous attendions avec impatience l’heure d’assister à la messe de minuit dans la petite église qui était pleine à craquer. Comme chaque année nous avions hâte d’entendre « Le Minuit Chrétien » qui était chanté par un monsieur et le moment attendu où le prêtre portait le petit Jésus et le posait dans la crèche qui était magnifique à mes yeux d’enfant. Il y avait au fond de la crèche un angelot qui était articulé et qui saluait en chantant le « gloria » quand on glissait une pièce dans une fente, prévue à cet effet. En parlant d’ange je me souviens qu’à l’occasion de la fête de Dieu le prêtre avait demandé à maman de me déguiser en ange. Elle était fière de me voir si mignonne avec mes anglaises et mes ailes toutes blanches, les détails m’échappent je n’avais que cinq ans ou moins. Ah ! Nini j’étais complètement sous son emprise, sa domination sur moi était telle qu’elle prenait un malin plaisir à tester l’affection que j’avais pour elle. Un jour, elle m’a même fait manger du riz qu’elle avait diaboliquement mélangé avec de l’eau savonneuse devant ma réticence à ingurgiter cette mixture, elle me disait « si tu ne manges pas, c’est que tu ne m’aimes pas » et moi, petite bécasse je mangeais avec des hauts le cœur, mais tout de même, après la deuxième cuillérée, constatant que j’étais bien sous son pouvoir elle cessait le supplice.
Et pourtant je l’admirais ma Nini, il y avait quelque chose sur son visage qui me fascinait c’était ses fossettes, je restais des heures devant le miroir et je faisais pleins de grimaces en souriant pour essayer d’avoir ne serait-ce qu’une fossette, j’enfonçais mes petits doigts sur mes joues, et lorsque je les retirais, j’espérais naïvement que des fossettes apparaitraient, enfin hélas ! Mes espoirs restèrent vains. Il y avait beaucoup de choses que j’enviais chez les autres, entre autre les mains potelets de ma cousine Suzanne qui avait le même âge que moi ; les cheveux raides et les dinettes en porcelaine de ma cousine Charlotte, dans ma petite tête, je ne pensais pas que mes cousines m’enviaient peut-être, surtout quand maman me faisait des anglaises. Je me souviens qu’elle se servait d’une bougie pour les faire, elle enroulait une grosse mèche de cheveux sur la bougie et lorsqu’elle la retirait, mes cheveux formaient un tuyau.
Nini et moi essayons d’en faire autant sur les petits cheveux crépus de la petite fille de notre bonne, elle s’appelait Cécile et devait à voir 9 ou 10 mois ; elle passait de bras en bras, la pauvre. Nous lui faisions un tas de misère, pour nous ce n’était que des petits jeux innocents, un exemple entre autre, on attrapait les libellules et on les faisait marcher sur les petites lèvres de Cécile, et ses petites mimiques au contact des mandibules de la libellule nous amusaient, nous étions vraiment inconscientes de la cruauté de nos stupides jeux, pauvre petite Cécile.
Nous ne nous ennuyons jamais, mais parfois nous étions quand même désœuvrées. Pour nous calmer, maman savait nous occuper, elle nous donnait de la couture à faire, nous n’aimions pas beaucoup cette activité, surtout que maman n’acceptait pas le travail mal fait, et, c’est en rageant que nous défaisions les ourlets où les jours sur les mouchoirs.
Odette et Rita qui avaient pris des cours de couture, quand nous étions en pension à Tananarive faisaient leur maligne, mais Adrienne (ex Nini) et moi étions fières d’avoir des grandes sœurs qui savaient coudre, et nos cousines nous enviaient. Elles nous enviaient aussi quand nous animions nos petites réceptions en jouant de l’accordéon, maman nous avait appris à en jouer, elle était vraiment douée notre maman, nous nous prenions pour des virtuoses, quand à Milo, à 15 ans, il nous damait le pion assis sur les marches de l’escalier de la nouvelle maison nous jouions à tour de rôle. Papa avait fixé avec autorité l’heure pour jouer de 17 heures à 18 heures, avec lui, notre vie était réglée comme du papier à musique, 1 heure pour lire, une heure pour faire une partie de carte, la belote surtout, une heure pour faire nos petits travaux de couture.
Chapitre III « Bonne femme l’avent »
Maman, elle, sa seule exigence, c’était la promenade de 16 heures sur la propriété, d’un côté le lieu-dit « l’Avenir », et de l’autre « Marsiriri », Dieu que nous étions heureuses. C’était vraiment un moment de détente, ou tout le long du chemin on se racontait des histoires. Lorsque c’était la saison, nous cueillions des framboises, pas du tout comme celles de France, il y avait aussi des mûres, mais ce n’était pas les fruits d’un roncier, mais d’un arbre, le mûrier, nous ne manquions pas de faire un petit arrêt devant un cannelier, on y prélevait des morceaux d’écorce que l’on mâchouillait, quelque fois c’était de la canne à sucre qui faisait notre régal ; à l’Avenir c’était la cannelle, et à Marsiriri la canne à sucre.
Je me souviens que la promenade du côté de Marsourire était notre préférée, car nous passions devant un tout petit lac, « le Manekouk » qui était pour Nini et moi très mystérieux. Nous éprouvions une certaine crainte mêlée de curiosité, devant cette eau noire qui était bordée de manguiers et spécialement un qui d’après la légende que maman nous racontait, abritait « bonne femme l’Avent » un fantôme malveillant semblait-il. En passant devant on accélérait nos pas. Ouf ! Encore une fois on avait échappé à l’apparition de « Bonne femme l’Avent ». Au fond de nous même, nous aurions bien voulu voir à quoi ressemblait ce fantôme. Maman nous disait qu’elle était toute de noir vêtue, je n’exagère pas en disant que les grande personnes traumatisaient les enfants car en ce qui me concerne, jusqu’à l’âge de 10 ans ou un peu plus, ce petit lac et le manguier qui abritait le fantôme, hantèrent ma tendre enfance.
Mon enfance était pleine d’interrogation sans réponse. A l’époque les parents et les grandes personnes parlaient de tout devant nous, mais à double sens. Ils croyaient que nous étions assez naïves pour ne rien comprendre mais nous étions moins bêtes qu’ils ne pensaient, quoique parfois on comprenait de travers, enfin !
Pour eux le principal c’était de deviser en toute quiétude sans blesser nos oreilles chastes, maman et papa surtout.
Papa nous protégeait contre quiconque aurait osé attenter à notre pudeur, lorsque nous allions au bal ou a un mariage ou autres festivités, nous sentions son regard inquisiteur qui sans en avoir l’air, nous suivait lorsque nous dansions valse, tango, java etc.…
Ah ! Là ! Là ! Et les recommandations qui commençaient la veille, je dois avouer que notre joie de nous amuser était bien assombrie par des menaces. Si par malheur on avait eu un écart de conduite, mais bon, ce malaise se dissipait assez vite dans le tourbillon de la fête, le seul lieu, ou son œil ne pouvait nous voir, c’était lorsque nous étions en pension.
Chapitre IV «L’âge de raison »
J’avais tellement hâte d’avoir 7 ans l’âge de raison, de cet âge de raison j’en entendais parler tous les jours, quand je lisais une bêtise, maman disait toujours « vivement que tu aies l’âge de raison » aussi le 29 novembre 1934, j’ai enfin eu 7 ans, l’âge de raison avec un grand « A », les réflexions aussitôt ont changés, à présent, maman surtout disait « on ne dirait pas que tu as l’âge de raison ».
Les années ont passé et j’ai eu l’âge ingrat, de mon temps chez nous, je n’ai jamais entendu parler de crises d’adolescence, mais on disait « elle est en plein âge ingrat ».
A 7 ans ayant l’âge de raison, j’ai fait ma première communion, maman qui était très adroite de ses mains, avait confectionné elle même, ma petite couronne qui était bien sûre la plus belle. Moi je ne faisais pas attention à tous ces détails vestimentaires car j’étais tourmenté par les réflexions de mes tantes et des quelques amis des parents qui lorsqu’ils me voyaient ne pouvaient s’empêcher de faire toujours les mêmes remarques du genre « Mon Dieu, on ne voit que son nez » les grandes personnes devraient faire attention dans leurs remarques blessantes. Pendant de longues années quand nous étions de sortie, je ne savais pas comment faire j’avais l’impression que mon nez doublait de volume et que tous les regards étaient fixés sur lui.
Dieu que j’étais malheureuse ! Ce malaise s’est estompé au fil des années, et puis avec Nini à mes côtés mon complexe ne pouvait pas durer.
Chapitre V Le pique-nique
Des orages nous en avons eu dans notre jeunesse, mais rassurez-vous, ce n’était que la météo qui nous jouait des tours, nous avions des pluies torrentielles qui grossissaient le fleuve en un rien de temps et c’était l’inondation bientôt les caféiers étaient tous recouverts d’une nappe d’eau boueuse si le spectacle était grandiose, les dégâts l’étaient moins. Le courant était si fort qu’il arrachait beaucoup de caféier qui étaient situés en bordure du fleuve. Ces crues n’épargnaient pas notre joli ruisseau qui était situé à cinquante mètres de notre maison. C’était en quelque sorte notre château d’eau je me souviens qu’il était bordé d’un côté par des litchis, de mandariniers, des orangers, un pied de fruit à pain, il y avait aussi un arbre qui donnait des fleurs comme le lilas, et de l’autre côté il y avait des bambous, mais des gros bambous ; d’ailleurs les malgaches ses servaient de leur tronc pour en faire des réserves d’eau, nous même nous les utilisions quelque fois. Cette eau était claire et saine, en été, quand il faisait très chaud, nous aimions nous y désaltérer, l’eau était si fraîche dans ce ruisseau nous y faisions notre lessive, nous savonnions le linge avec du savon de Marseille. Il y avait placé ça et là des grosses pierres plates qui nous servaient de lavoir, et là encore, Nini s’arrangeait toujours pour choisir la plus belle pierre plus lisse que les autres. La lessive nous la faisions qu’en l’absence de la laveuse lorsqu’elle était malade et, je vous assure, que ce n’était pas drôle de laver les draps, les nappes, les pantalons et les chemises de papa, en résumé nous n’aimions pas cette corvée, mais nous préférions nous asseoir sur les pierres et avec nos petites âmes de poètes nous nous laissions aller à nos rêveries bercées par le ruissellement de l’eau qui jaillissait d’un long tuyau en fer. Il captait l’eau qui descendait d’une petite colline en amont, à deux mètres de ce ruisseau, il y avait des pamplemoussiers, des jacquiers et des litchis, ces derniers, quand c’était la saison, c’est à dire au mois de décembre nous abritaient sous leurs ombrages pour le pique-nique annuel, bien sûr ce n’était pas le faste pique-nique des « Hewing » mais en y repensant le notre était plus joyeux et convivial, et surtout sans intrigues. Pour le dessert nous n’avions qu’à allonger nos bras pour cueillir les beaux et bons litchis, quant au repas, il était excellent, il était servi sur des feuilles de ravenala (arbre du voyageur) qui étaient posés sur de grandes nattes. C’était papa qui organisait tout, et c’est même lui qui dressait le menu qui était identique tous les ans : ambracale (riz jaune) rougaille de saucisses ou de lard, rougaille de morue bien pimenté, haricots rouges etc.…
Ces plats créoles de la Réunion sont si délicieux que j’en ai encore l’eau à la bouche, rien qu’en y pensant.
Les pique-nique faisaient partie de nos loisirs préférés, entre autre ceux du bord de mer, je ne sais pas comment papa s’y était pris pour se procurer une tente de l’armée, elle était immense et on pouvait y loger une armée (c’est bien le cas de le dire). Les plages étaient belles et le sable doré, papa aidé de tonton Félix (le mari de la sœur de maman) et des rameurs installaient la tente en un rien de temps pour accéder à ces plages nous étions obligés d’emprunter notre seul moyen de locomotion, la pirogue ce qui explique la présence des rameurs. La journée on chassait et on péchait. Tonton Félix et papa faisaient des paris à qui ferait la plus belle pêche, et qui tirerait le plus de pigeons verts ou bleus, et de pintades sauvages. Ils se comportaient comme de vrais gamins. Malheureusement ces petites vacances ne duraient que quelques jours et c’est avec nostalgie que nous réembarquions dans nos pirogues qui étaient quelque peu inconfortables mais malgré tout, nous étions bien installés. Le retour était calme nous étions ivres de grand air et un peu lasses de nos mini safaris car il fallait marcher et marcher encore pour suivre les chasseurs. Et puis il y avait le soleil et ses rayons brulants qui pouvaient nous jouer de sale tour, il fallait toujours avoir un casque sur la tête, et dans la pirogue nous avions de grands parasols bleus que l’on appelait « golaz ». C’était le nom du monsieur qui avait commercialisé en premier ce grand parasol de 1 mètre 30 de diamètre, qui nous servait aussi de parapluie enfin quand ce n’était pas des trombes d’eau qui s’abattaient sur nous ; de toute façon, ces pluies torrentielles nous réjouissaient, elles remplaçaient les douches qui étaient inexistantes chez nous. Les pluies étaient tièdes, et nous ne risquions pas les refroidissements. Pour se protéger de la pluie, les ouvriers n’avaient pas besoin de « Golaz », ils coupaient une feuille de bananier ou de Via et cela faisait l’affaire. Je tiens à souligner que nous n’avions pas de douche, mais les maisons étaient équipées d’une pièce qui, papa et maman appelaient pompeusement « cabinet de toilette » où il y avait une table, une cuvette, un broc, un porte-savon, un bidet, une bassine pour nous laver les pieds et le luxe c’était une très grande cuvette qui nous servait en quelque sorte de baignoire. Mais nos bains, nous préférions les prendre dans la rivière, pour éviter que nous soyons croqués par les caïmans, papa avait fait faire par quelques ouvriers, un entourage avec des piquets de bois, et c’est dans cette piscine improvisée que papa nous a donné nos premières leçons de natation. Quelque fois il y avait un baigneur qui se joignait à nous, mais nous n’apprécions guère sa présence, c’était un serpent inutile de vous dire que nous poussions des cris à percer les tympans tant nous étions effrayées, pauvre petit serpent en plus il n’était pas venimeux.
Chapitre VI Les monstres de la forêt
Chez nous il n’y avait pas de bêtes féroces, par contre la forêt abritait des « koutoukels »et c’était paraît-il des gnomes très malfaisants, très méchants. Odette notre sœur ainée et deux cousines Suzanne et Elise ont failli mourir de peur, toues les trois s’étaient aventurées un peu trop loin dans la forêt, et auraient été poursuivies par un « koutoukel ». Cet évènement s’est produit lors d’un de nos pique-niques du bord de mer. Elles étaient couvertes de sueur, papa et tonton Félix qui étaient occupés à leur sport favori la pêche, en les voyants dans cet état et après avoir écouté le récit de leur mésaventure, ils se moquèrent d’elles. Car bien évidemment les « koutoukels » n’existaient que dans les légendes malgaches, mais nous étions des enfants et on y croyait vraiment. Ma sœur et nos deux cousines malgré leurs douze et treize ans étaient aussi naïves que nous les petits. Si les petits hommes de la forêt nous apeuraient nous ne l’étions pas moins par le « pakafou » celui la attaquait les personnes, il les tuait et mangeait leur cœur. Les nounous que nous avions nous persuadaient que ces monstres étaient réels. Pour le « pakafou » c’était sans doute un assassin qui rodait dans les environs, mais de là a nous faire croire qu’il mangeait le cœur de ses victimes, cela n’était pas prouvé, mais, nous nous complaisions à rester dans le doute, ce « Pakafou » se trouvait dans les environs de notre village « Mahanora ». Il se cachait dans les broussailles au bord de la mer, cela nous embêtait beaucoup, car dans ces broussailles il y avait des prunes sauvages qui faisaient notre régal, inutile de vous dire que la cueillette se faisait rapidement, et nous courions très vite vers la plage toute proche, mais avant de rentrer à la maison, nous faisions une halte devant l’épave d’un bateau enlisé en partie par le sable. Les maigres explications des parents ne suffisaient pas à satisfaire notre curiosité, les hypothèses allaient bon train, et enfin de compte, vous sommes restées sur notre faim, mais tout de même, une certaine nostalgie s’emparait de moi à chaque fois que je pensais à ces marins qui avaient bravé avec courage les dangers de la mer qui était entre autre infestée de requins. L’épave avait été vidée par les habitants de notre village dont mes parents faisaient parti. Je me souviens d’un miroir avec des moulures dorées, d’une table de toilette avec le dessus en marbre, peut être bien que le buste de Pié IX qui était sur la console en acajou venait de cette épave, et certainement qu’il y avait d’autres objets mais j’étais vraiment trop petite pour m’en souvenir.
Chapitre VII L’art de la chasse
Depuis toutes petites papa nous avait initié à l’art de la chasse et de la pêche, aussi nous étions très excitées quand il décidait de passer quelques jours sur une propriété qui n’était accessible que par pirogue. Maman elle, elle restait à la maison car il fallait bien une personne pour s’occuper des travailleurs.
Les préparatifs se faisaient dans la fièvre. Il fallait emporter des provisions et de quoi coucher. Un matelas que l’on roulait pour qu’il ne prenne pas trop de place, ce matelas était réservé pour papa, nous, nous dormions sur des nattes. Nos provisions comportaient quelques kilos de riz, du sel, du poivre, du sucre, du café, du piment, des haricots secs et du porc salé à la saumure que papa faisait lui-même car une ou deux fois par an on tuait le cochon et papa faisait du pâté de tête, des saucisses, du boudin et des grattons (spécialité créole). Heureusement que lorsque je mangeais toutes ces bonnes charcuteries, je ne pensais plus à la grande terreur qui m’envahissait quand j’entendais le cri du pauvre cochon qui était saigné à blanc car il fallait recueillir le sang pour faire le boudin, enfin !
Revenons à nos préparatifs, on emportait aussi quelques ustensiles de cuisine. La pirogue en tôle était bien chargée, dans nos bagages, il y avait deux choses qui nous tenaient à cœur, c’était le fusil, calibre 16 et calibre 14. Papa avait acheté par correspondance à la manufacture de St Etienne tout le nécessaire pour fabriquer les cartouches. La petite balance, les cartouches vides, la poudre, les plombs, les douilles, la bourre et le sertisseur. Papa nous faisait confiance et après nous avoir donné les doses de poudre et de plomb il nous laissait faire nos munitions. C’était à qui en faisait le plus.
Nous voilà enfin installés dans la pirogue, les paquets étaient situés à l’arrière et à l’avant le milieu nous servait d’habitacle. Nous, les enfants, on s’asseyait sur des planchettes qui étaient posées sur le fond et papa tel un grand seigneur trônait sur un tabouret.
Pendant tout le trajet qui était long au moins 4 heures de temps, on chantait, on se racontait des histoires, on admirait les échassiers, les martins pêcheurs et même des bébés caïmans qui se chauffaient sur des feuilles de nénuphar.
Nini et moi avions trouvé un bon moyen pour nous désaltérer, pour cela, on prenait une longue tige de nénuphar, et on aspirait l’eau de la rivière. Quand je pense à la quantité de microbes que nous devions ingurgiter, il faut croire que nous avions une bonne constitution car Nini et moi n’étions jamais malades.
Après la traversée du « Mangaro » un des grands fleuves de Madagascar, nous empruntions un chenal qui nous menait jusqu’à cette propriété qui nous semblait être au bout du monde. La première chose que nous faisions en arrivant, c’était d’installer les moustiquaires, une petite pour papa et une grande pour nous car nous dormions tous les quatre ou les trois ; cela dépendait de la santé d’Odette ou de Rita. Milo, restait avec maman.
En ce qui concernait la cuisine, le gardien s’en chargeait. On se hâtait d’explorer les environs proches, on cueillait des baies sucrées, on admirait les fleurs sauvages et sur les arbres il y avait des orchidées de toutes sortes qui embaumaient l’atmosphère. Quand nous étions couchés, papa nous racontait des histoires terrifiantes, c’était un bon conteur et on ne se lassait pas de l’écouter. Après une bonne nuit on préparait le pique-nique et nous voilà en route, ayant bien soin de ne pas quitter papa des yeux. Nous avions peur de nous perdre. C’était le gardien qui portait notre pique-nique.
C’est dans cette forêt que j’ai tué mon premier pigeon, papa m’avait bien expliqué comment s’y prendre, quand j’ai mis ce pigeon en joue, mon cœur battait la chamade, mon Dieu, il ne fallait que je le rate car mes sœurs et surtout Nini se seraient moqués de moi. Ouf ! J’ai échappé à la honte, je l’ai bien eu mon premier pigeon, je faisais donc partie des grands, des grands ! C’est beaucoup dire je n’avais pas 7 ans.
Chapitre VIII Le pensionnat
Le seul lieu ou l’œil de papa ne pouvait nous voir, c’était lorsque nous étions en pension. Contrairement à beaucoup d’adolescents, nous nous y trouvions bien, le règlement n’était pas draconien, il n’y avait que les astreintes qui nous pesaient un peu. Il fallait assister à la messe tous les jours et le dimanche deux fois, la petite à 6 heures et la grande à 9 heurs et en prime les vêpres à 16 heures. Inutile de vous dire que nous baillons à nous décrocher la mâchoire ; mais on avait fini par trouver un dérivatif, pour tromper notre ennui, nous enfilions des perles, on en faisait des bracelets et des colliers et voilà le tour était joué, mais il fallait faire très attention à ne pas se laisser surprendre par la religieuse qui était censée nous surveiller. De toute façon, je suis sure qu’elle ne voyait pas notre petit manège car elle était plongée dans ses méditations. Le plus ennuyeux dans tout cela c’était la confession pour avoir la conscience nette, en ce qui me concerne, j’étais bien obligée d’avouer tout cela à monsieur le curé et peut être que je n’étais pas la seule à lui avouer ce petit péché car on ne sait pas pourquoi, un beau jour, on a été exempté d’assister aux vêpres. Quel soulagement !
Dans cette pension, toutes les quatre étions privilégiées, nous avions une pièce avec quatre lits, réservée pour nous, pourtant il y avait de la place dans le dortoir. Certainement que la mère supérieure avait dû craquer sous le charme de papa, ou bien est-ce à son porte feuille qu’il n’hésitait pas à ouvrir généreusement ; et c’est aussi pour cette générosité qu’il était accueilli avec empressement lors des ventes aux enchères, aux kermesses qui avaient lieu chez les curés de notre paroisse à « Mahanoro » notre petite ville enfin ! ville c’est beaucoup dire, village conviendrait mieux, je crois, c’est dans ce village lieu de notre naissance que j’ai fait mes premières années de scolarité.
Odette, Rita et Nini ont commencé à Tamatave chez les religieuses de St Joseph de Cluny, moi j’étais trop petite et surtout il n’y avait pas d’école. Ce n’est qu’en 1933 que nous avons eu une congrégation religieuse envoyée par l’Evêque sur la demande des Colons, nous avons été les premières pensionnaires. J’avais tout juste 6 ans nous y sommes restées 4 ans que nous étions heureuses ! Les religieuses étaient si gentilles, je ne me souviens pas de m’être ennuyée une seconde. Nos récréations étaient très animées et nos jeux étaient variés : football, chat perché, cache-cache etc.…
Je me souviens que tous les mois de mai, nous faisions dans la cour, des petits oratoires, les sœurs y participaient en nous prêtant des statues de la Vierge Marie, comme de bien entendu, Nini régnait sur notre petit groupe, espiègle, moqueuse, elle avait même le toupet de mimer le prêtre, quand ce dernier prêchait le dimanche. Il faut dire qu’elle avait vraiment le don d’imiter, elle nous faisait rire et les religieuses qui assistaient à toutes ces facéties avaient du mal à tenir leur sérieux, je me souviens de l’heure du gouter, il fallait faire très attention, car avec la rapidité d’un rapace qui fonce sur sa proie, elle choppait notre banane ou autres friandises mais malgré toues ses malices nous l’aimions bien. Cette emprise qu’elle avait sur nous s’est perpétuée en pension à Tananarive, même les religieuses étaient sous son emprise, entre autre la maîtresse de piano, papa et maman qui ne nous refusaient rien lorsque nous leur avions exprimé notre désir de jouer du piano, n’ont pas hésités une seconde à nous faire donner des leçons. Notre professeur s’appelait mère Joséphine, nous l’adorions et nous apprenions avec beaucoup de facilité. Le rêve secret de papa était d’acheter un piano mais hélas, il n’en a pas eu le temps car la crise qui annonçait la rébellion de 1941 avait anéantie son beau rêve, dans un sens temps mieux car il aurait été brulé avec notre maison, maudite rébellion !
Chapitre IX La rébellion
Que je vous parle de l’événement qui a bouleversé notre vie en 1946. Papa avait des difficultés à faire marcher nos affaires, c’est à dire la récolte de café, l’entretien des caféiers et des girofliers. Nous avions également de la canne à sucre et du manioc. La main d’œuvre se faisait rare et on sentait le mauvais esprit entravait la bonne marche de la plantation. En mars 1947, le climat s’était bien dégradé à tel point que nous n’avions plus que trois où quatre ouvriers sur trente. Les deux hommes qui s’occupaient des parcs étaient partis sans laisser d’adresse. Milo et papa avaient pris la relève, Odette et moi avions beaucoup à faire entre le ménage, la cuisine et la récolte des haricots. Nous n’étions pas habituées à faire ces gros travaux, on se coltinait les sacs de haricots sur le dos, et je vous assure que ce n’était pas drôle mais nous accomplissions notre travail avec beaucoup d’ardeur et nous étions contentes car nous étions conscientes que papa avait besoin de nous. Rita et Adrienne étant mariées n’ont pas connu cet épisode crucial de notre vie.
Maman, Odette et Milo étaient descendus à « Mahanoro », notre petite ville, pour assister aux fêtes de Pâques.
J’avais été désignée pour rester avec papa car il fallait bien que la cuisine et le ménage se fassent.
L’administrateur et les gendarmes avaient envoyé un courrier pour dire à papa de se rendre à « Mahanoro ». Le climat était sombre de jour en jour mais voilà, papa qui avait fait Verdun se sentait invulnérable et il refusait catégoriquement de se rendre à « Mahanora ». Il ne voulait pas abandonner la maison qui était si belle, vous pensez bien ! C’était la seule qui avait des fenêtres vitrées, le salon était meublé simplement, des fauteuils cannelés, une grande table ronde. Contre un pan de mur, il y avait une belle console en acajou, et sur cette console un buste en marbre du Pape Pi IX. Sur les murs il y avait des aquarelles dessinées par Odette, Rita et Adrienne qui avaient pris des cours de dessin.
Je ne vais pas vous énumérer tous les détails qui faisaient que papa et maman, et nous tous d’ailleurs, aimions beaucoup notre maison.
Donc papa avait décidé de résister à toues pressions. Quant à moi, j’étais terrorisée mais tellement confiante et admirative devant ce papa si brave téméraire, il agissait comme si, il était à la tête d’une armée Ô dérision !
L’armée en l’occurrence n’était composée que d’un seul soldat, « moi ». Quand la nuit venait, nous étions tous les deux aux aguets. J’effectuais mon tour de garde avec sur l’épaule un fusil calibre 14. Je tremblais de tous mes membres, mes dents s’entrechoquaient mais ma confiance en papa était telle que j’arrivais à surmonter ma peur. Tous les soirs, il posait des planches bordées de clous autour de la maison, il préparait des cocktails Molotov, il remplissait des bouteilles avec de l’essence et les rebouchait, sans oublier de mettre une mèche à chaque bouteille. Tard dans la nuit, il me relevait de ma ronde, inutile de vous dire que mes nuits étaient peuplées de cauchemars.
Un matin, papa, mû par un pressentiment, rassembla trois « manafs » c’est ainsi que l’on nommait les ouvriers. Il me fit faire les valises, j’ai mis tous les vêtements pêle-mêle dans les valises disponibles mais il y en avait de trop. J’ai alors fait plusieurs baluchons. Puis papa a donné l’ordre de départ. La pirogue en tôle était bien chargée, j’avais mis mon chapelet autour de mon cou et je priais sans m’arrêter. Je récitais des « Avé Maria ». Papa surveillait avec attention les deux rameurs et le barreur. Je me souviens que papa avait imposé le silence car tel un grand stratège, il avait flairé un guet-apens. Il leur a fait prendre un autre itinéraire, bien lui en a pris car nous l’avions appris plus tard que les rebelles nous attendaient dans le petit chenal que nous empruntions habituellement. Ils étaient paraît-il de chaque coté de la berge armé de sagaies. Le chef rebelle s’est pendu peu après en apprenant que son plan avait échoué.
Enfin ! Quel soulagement quand nous vîmes l’embarcadère de « Mahanora » nous fîmes accueillis comme des héros par maman Odette, Adrienne et Milo. Rita, elle, était à « Vatomandry » nous étions tous en larme. Les larmes nous en avions eu lorsque les rebelles ont brulé notre si belle maison. On voyait le ciel s’embraser et le désespoir de papa et maman était si intense que nous étions tous les quatre consternés. Papa nous énumérait sans se tromper, semblait-il, les maisons qui brulaient en premier, cela a été la notre, puis celle de tante Zélie (la sœur de maman) celle de tante France (demi-sœur de papa) etc.
Le plus triste nous l’avions appris plus tard, ils avaient aussi brulé notre chien de garde « Dick ». Maudite rébellion, période que j’ai du mal à évoquer sans éprouver beaucoup de tristesse. Nous avions été touchés par les deuils et surtout par l’assassinat de mon parrain, les rebelles l’avaient coupé en petits morceaux et pour parachever le tout, ils lui ont mis le sexe dans la bouche. Je ne vous raconte pas cette anecdote pour dénoncer une quelconque barbarie, tel n’est pas mon intention car en fait de barbarie, certains soldats français qui étaient venus nous protéger se sont surpassés. Le barbarisme dans les guerres et la guérilla seront toujours présents tant qu’il y aura des hommes qui auront soif de vengeance et cela quelque soit leur nationalité.
En ce qui concerne nos parents, malgré leur gros chagrin d’avoir tout perdu, ils n’ont pas eu l’esprit de revanche barbare. Papa servait de guide à une unité militaire qui était basée à la campagne dans des maisons de colon qui n’avaient pas été brulées. Ceux-là avaient collaborés avec les rebelles, enfin ! C’est ce qui se disait. Donc papa prenait son rôle au sérieux. Il connaissait bien la région et sa seule vengeance était de bruler les cases des villages malgaches. Cependant, malgré la rage qu’il avait contre les rebelles qui avaient ruiné en un jour, le travail de plusieurs années, il n’a jamais dépassé la mesure, il faut dire que l’adjudant qui était le chef de l’unité avait mis toute sa confiance en papa. Connaissant son passé glorieux, il l’avait mis sur un piédestal.
L’année 1947 fut pour nous une année maudite qui a endeuillé notre famille par le décès de Milo, pauvre petit frère, il n’avait que dix sept ans, quand il nous a quitté le 17 décembre 1947, il est mort à la suite d’un accident inimaginable. C’est en plongeant dans la piscine qu’il s’est fêlé une vertèbre cervicale. La paralysie a été instantanée et c’est grâce à son ami René Sabatier qu’il ne s’est pas noyé. Il a été transporté par avion sanitaire militaire à Tananarive, un hôpital qui était à la pointe du progrès, mais malheureusement les chirurgiens ont refusé de l’opérer car dans ce cas il y avait 99 % d’échec. Pour finir, après deux mois de souffrance morale car physiquement il était totalement paralysé il n’y avait que sa tête qui avait été épargnée, il est mort d’une septicémie. Maman et Odette qui l’ont assisté jusqu’à son dernier souffle nous ont dit qu’il est mort comme un saint. Il a quitté ce monde avec une grande sérénité. Ce dix sept décembre 1947, fut pour moi une très dure épreuve ; je m’entendais si bien avec mon petit frère, nous étions de connivence pour beaucoup de choses. La tristesse bien sure s’est estompée au fil des mois et la vie a repris son cours normal, et puis j’avais vingt ans ma joie de vivre était revenue et je redevenais le rayon de soleil de papa et de maman. C’est beaucoup plus tard qu’un jour papa m’a dit que j’étais leur rayon de soleil, je me souviens avoir écrasé discrètement une larme tant ce petit compliment m’avait bouleversé.
Chapitre X Histoire d’amour.
Quelque fois, papa emmenait Milo avec lui, je me souviens qu’un de ces jours en revenant d’une patrouille, papa et Milo m’ont dit en riant qu’ils avaient fait la connaissance d’un sergent et qu’ils l’imaginaient bien en petit fiancé pour moi. Mais tout cela n’était que des plaisanteries. Mais voilà, le destin s’est mis de leur coté et un jour ce sergent est passé devant notre maison, il était debout sur le marchepied d’une voiture militaire, et là, nos regards se sont croisés, l’espace d’un éclair, nous avions été traversés par un grand frisson. Bref ! Nous avions eu le coup de foudre. Je vous souhaite à tous et à toutes de connaître un jour ce bonheur indicible.
Certains esprits chagrins disent qu’un coup de foudre ne dure pas. Nous avons fêté nos cinquante quatre ans de mariage cette année 2002 ; Ce qui prouve le contraire. Bien sur, comme dit la chanson de Jacques Brel, nous eûmes des orages en particulier un gros qui nous a séparés un mois, nous sommes sortis de cette tempête, plus unis et plus soudés que jamais.
Chapitre XI Toutes les histoires ont une fin.
Mon histoire touche à sa fin. Mais auparavant, je tiens à souligner que si je ne parle pas beaucoup de mes sœurs Odette et Rita, ce n’est pas par indifférence. C’est tout simplement que de tout temps on marchait deux par deux. Odette et Rita, Adrienne et moi. C’est sans doute papa et maman qui avaient établi cet ordre des choses.
Je dois beaucoup à ma sœur Odette qui a continué à me faire l’école car papa avait abrégé mes études pour un différent politique.
Il était « Gaulliste » et les religieuses chez qui nous étions pensionnaires étaient « Pétainistes ». De toute façon, moi, j’étais bien contente. Le paradoxe, c’est que j’aimais bien étudier mes leçons, faire des belles rédactions, mais je n’aimais pas l’école parce qu’il y avait ces maudits problèmes : « Combien de temps fallait-il à une baignoire pour se remplir en sachant que…. » Ou « A quelle heure le train qui avait quitté Paris à 16 heures et un autre qui devait le croiser à … » j’en perdais mon latin. Avec cette grosse lacune en mathématiques, inutile de vous dire que j’ai brillamment échoué à mon certificat d’étude. Le comble c’est que cet échec m’a laissé indifférente. Je disais donc, qu’Odette me donnait des cours, voyant ma nullité en maths, elle se bornait à me gaver de littérature, et là j’étais heureuse. Quelque fois Rita prenait là relève et c’est ainsi que j’ai terminé ma scolarité.
Je souhaite à mes nièces, mes neveux, mes petites nièces et petits neveux, et qui sait arrières petites nièces et petits neveux qui liront l’histoire de notre vie à Madagascar auront autant de bonheur que j’ai eu en l’écrivant, et comme toute chose à une fin….
RIDEAUX !!!