« La Guerre 39-45 »
Témoignages de résidents de l’hôpital Local de Fismes
Extraits de récits de vie, utilisés dans le cadre de l’exposition : « La Marne sous l’Occupation ».
Pour plus de renseignements sur cette exposition, voir le site de L’O.N.A.C. 51.
Madame TASSIN
… Madame Tassin est née le 21 août 1907 à Fismes ...
« En 1939, à l’approche de la guerre, j’ai eu l’intuition que quelque chose de grave allait se passer. Les nouvelles étaient trop mauvaises. J’en parlais à mon mari d’ailleurs. Lui, essayait de me rassurer en me disant : « Attends, je ne suis pas encore parti ! ». Mais cela ne me rassurait qu’à moitié. Au fond de moi, je sentais qu’il allait être appelé. Quelques jours avant la mobilisation, j’avais déjà la tremblote !
Il était en train d’arracher les pommes de terre chez un voisin quand j’ai reçu son ordre de mobilisation. Je ne sais même plus ce que j’ai ressenti sur le moment. Je me revois juste en train de courir chez le voisin avec le carton à la main. Il est parti le lendemain, avec le car de sept heures. Ils n’étaient que deux dans le car, lui et le prêtre. Les autres hommes du village sont partis plus tard dans la journée. Cela m’a quand même fait quelque chose de le voir partir comme ça…
Dans la journée ou le lendemain, je ne sais plus exactement, on a vu des drôles de gens se regrouper sur la place de la mairie… Il n’y avait que des hommes seuls, en civil. C’était bizarre. Personne ne savait ce qu’ils faisaient là. Ils attendaient. Cela m’inquiétait mais plutôt que d’essayer d’en savoir plus, je suis allée me calfeutrer chez moi !
Ensuite, comme toutes les femmes, j’ai fait en sorte de pallier l’absence de mon mari. J’ai retroussé mes manches.
Je n’ai revu Roger qu’une seule fois pendant la « drôle de guerre ». C’était juste avant la « Saint fout-le-camp ! ». Ensuite, tout s’est précipité. Dès les premiers bombardements allemands, les gens ont commencé à creuser des abris. Moi, je me réfugiais dans celui de mes amis qu’ils avaient creusé dans leur jardin.
Une nuit, il est tombé neuf bombes dans le pays ! Le lendemain, un ami, qui était agent des Ponts et Chaussées, m’a proposé de me conduire à Reims. Je ne me suis pas faite priée. Quitte à partir, autant ne pas perdre de temps ! Et puis j’avais déjà supporté 14 ! J’avais déjà un aperçu de ce que cela pouvait donner.
J’ai sorti les valises du placard et j’y ai entassé tout ce que je pouvais. Comme je suis sentimentale, je n’ai pas pu résister à l’envie de glisser dans la valise la première trouvaille archéologique de mon mari. Il s’agissait d’un petit vase. J’ai aussi pris une bouteille d’eau de vie de cerise au cas où… Je me disais que ça pourrait être utile à un blessé, ainsi qu’une petite grammaire pour que mon fils puisse réviser durant les longues heures d’attente. Quand j’y repense ! J’aurais mieux fait d’emmener des cuillers !
Une fois les valises bouclées, j’ai pris mon gamin par la main et nous avons sauté dans la voiture. J’ai tout laissé derrière moi, comme quand on part en vacances…
En arrivant à Reims, je suis descendue chez un cousin qui travaillait avenue de Paris et qui s’apprêtait à partir en camion avec ses ouvriers. N’ayant pas envie de les suivre, je suis repartie de mon côté et j’ai fait de l’auto-stop. Un automobiliste nous a déposés, moi et mon fils, à Châtillon-sur-Marne, chez ma belle-mère. Ensuite, j’ai demandé à l’instituteur de Châtillon de me conduire à Fismes. Sa femme n’était pas contente mais tant pis ! Je voulais voir ma grand-mère. Nous sommes arrivés à Fismes juste après un bombardement. Je l’ai trouvée sur le pas de sa porte, totalement déboussolée, en train d’éplucher une pomme de terre. Elle tremblait de tous ses membres la pauvre !
J’ai insisté pour qu’elle vienne avec moi mais elle ne se sentait pas prête alors avant de partir, je lui ai fait promettre de ne pas rester à Fismes. J’ai su plus tard qu’elle s’était réfugiée dans l’Aisne.
Après un détour par Châtillon pour dire au revoir à ma belle-mère, je me suis fait conduire à Troyes où j’ai retrouvé mon cousin, sa femme et son fils. Ils s’apprêtaient à partir à Nevers. Comme j’étais décidée à partir le plus loin possible, j’ai dit : « Va pour Nevers ! ».
En arrivant, mon cousin, qui avait à faire sur un chantier, m’a demandé de ne pas bouger et de l’attendre. Mais comme d’habitude, au lieu de l’écouter, je n’en ai fait qu’à ma tête. J’ai trouvé une chambre chez une dame dont le fils était parti et ensuite je me suis rendue à la mairie. C’est là qu’on m’a dit que le département d’accueil pour les Marnais était le département de la Charente-Maritime.
Ça tombait bien, mon fils n’avait jamais vu la mer ! J’ai récupéré nos valises en vitesse et je suis montée dans le premier train pour La Rochelle.
Avant de partir, j’avais pris soin de rassembler tout ce qui me restait d’argent. J’avais tout mis dans un petit sac qui ne me quittait jamais. Je n’avais pas grand-chose, à peine quelques billets et cinq ou six titres bancaires.
Dans le train, j’ai sympathisé avec une famille de réfugiés. À chaque changement, nous nous entraidions pour compter les bagages ou pour surveiller les enfants. Je suis descendue du train à La Rochelle. Mes compagnons de voyage, eux, ont continué leur route. Ils voulaient aller jusqu’à Bordeaux.
En sortant de la gare, j’ai pris un taxi. Il m’a fait tourner dans la Rochelle pendant un bon moment avant de s’arrêter et de me demander de l’attendre dans la voiture. Tous les hôtels devant lesquels nous étions passés affichaient complets. J’en étais à me demander à combien allait pouvoir s’élever ma note quand il a réapparu avec sa femme et sa fille. Cette dernière, qui avait presque le même âge que moi et dont le mari venait de partir pour l’Angleterre, m’a alors gentiment proposé de m’héberger. J’ai vraiment eu de la chance de croiser la route de ces gens là...
Sachant qu’elle ne pouvait m’offrir qu’un hébergement provisoire, elle m’a ensuite accompagné à la gare pour chercher un logement. Sur le quai, quelques personnes attendaient les réfugiés à la descente des trains pour leur proposer des bons de logement. Coup de chance inouï, nous sommes arrivés juste au moment où l’un d’eux, un instituteur, apportait un bon de logement pour une femme et un enfant !
C’est grâce à ce bon à toutes ces personnes qui m’ont si gentiment aidé que j’ai pu trouver refuge chez madame Pontois. Elle vivait seule avec sa fille dans une belle maison bourgeoise qui ressemblait à celle où travaillait ma grand-mère à Fère-en-Tardenois. Son mari, un lieutenant colonel, venait de mourir.
La pièce qu’elle nous avait réservée était une chambre de bonne. Il y avait un lit pour une personne, un petit lit pour enfant, une table ronde, une armoire ainsi qu’un cabinet de toilette dissimulé derrière un paravent. Il ne m’a pas fallu plus d’une demi-heure pour comprendre à qui j’avais affaire ! C’était une femme gentille mais si son mari était lieutenant colonel, elle, elle était au minimum général !
Une fois, à table, mon fils a osé prononcer le mot « bistrot » ! Elle l’a repris du tac au tac : « Oh André ! Quel langage ! ». Elle était comme ça madame Pontois ! Elle avait des idées très arrêtées. Enfin, quoi qu’elle ait pu dire ou penser, je ne me permettrais jamais de la critiquer car elle s’est toujours montrée très généreuse avec nous. Elle nous a pris en pension tout le temps que nous sommes restés chez elle.
Un jour, en me promenant sur la plage, j’ai fait la connaissance d’un homme qui aurait pu faire basculer mon destin. Il projetait de quitter la France à bord du « Massilia », ce navire qui devait embarquer des parlementaires et leurs familles, direction l’Afrique du Nord. À la fin de notre discussion, il m’a proposé de le suivre. J’avoue que l’idée m’a trotté dans la tête. J’étais tellement décidée à tout abandonner, à partir le plus loin possible avec mon fils…
Quelques jours auparavant, j’avais même adressé un courrier à nos amis de Pézenas… Au cas où…
Le lendemain, le monsieur est venu sonner chez madame Pontois pour savoir si j’étais décidée à le suivre. Cela n’a pas plu à madame Pontois qui a aussitôt protesté : « Il est hors de question que vous partiez ! Je ne sais pas si vous cachez votre jeu mais je vous considère comme des membres de la famille, et si nous devons partir vous partez avec nous ! Je ne veux pas que vous reviviez ce que vous avez vécu en 1914 ! ». Finalement, j’ai refusé. Je crois que j’ai bien fait. Qui sait ce qui aurait pu m’arriver…?
Après cet épisode de La Rochelle, je suis remontée à Paris où des amis nous ont hébergés. Le lendemain, sachant qu’il en rêvait depuis tout petit, j’ai emmené mon fils à la tour Eiffel. En chemin, nous n’avons pas croisé une seule voiture française. Les rues étaient désertes. De temps en temps, un véhicule allemand surgissait d’une rue comme pour nous rappeler que nous étions désormais en territoire occupé...
Lorsque nous nous sommes retrouvés devant la tour Eiffel, j’ai lu une immense déception dans les yeux de mon fils. Je ne sais pas ce qu’il s’imaginait… Il paraissait si triste…
Nous sommes restés chez nos amis quelques semaines, le temps que la ligne Paris-Reims soit rétablie. J’en ai profité pour visiter Paris avec mon fils. Nous prenions le métro sans but précis… Nous passions nos après-midi comme ça, à flâner dans les rues, à regarder les magasins. Au fond, c’était un peu comme des vacances…
Le trajet du retour s’est déroulé sans incident. Le train est arrivé à l’heure et des amis sont venus nous chercher à la gare de Reims. C’est en arrivant chez moi, quand j’ai ouvert la porte d’entrée, que les premières difficultés sont apparues… À l’intérieur, tout était en désordre. Une partie de mon linge et de mes meubles avait disparu. Et ne parlons pas des cadeaux de mariage qui avaient bien évidemment été volés. J’ai même retrouvé mon piano en bas des marches, prêt à être emporté ! À Pontfaverger, quasiment tous les habitants étaient dans le même cas que moi. Mais bizarrement, malgré la peine et la colère causées par ces pillages, nous étions tous contents de nous retrouver. Il y avait comme une ambiance de rentrée. Quelque chose d’indéfinissable… Comme des retrouvailles après de longues vacances.
Chacun y allait de sa petite anecdote. Les gens étaient curieux : « Et toi, qu’est ce qui t’es arrivé ... ? », « Tiens je suis allée à tel endroit ! ». Dans le temps, les gens ne partaient pas en vacances. Ils ne connaissaient bien souvent que leur pays, alors forcément nous avions plein de choses à nous raconter.
Et puis petit à petit la résignation l’a emporté sur le reste. Quand on s’est privé pendant des années et qu’on perd tout…
Heureusement, je n’ai jamais eu de problèmes d’argent. J’ai continué à toucher le salaire de mon mari pendant toute la durée de la guerre. Pas en totalité bien sûr. J’avais fait toutes les démarches nécessaires auprès de l’académie de La Rochelle. Eux, en tout cas, ils ne nous ont jamais laissé tomber ! Et puis un beau jour, j’ai reçu un papier officiel m’avertissant que mon mari avait été fait prisonnier. Peu de temps après, j’ai reçu une lettre de Roger dans laquelle il m’expliquait ce qui lui était arrivé.
Nous avons correspondu jusqu’à la fin de la guerre. Bien sûr, comme ses lettres arrivaient toujours décachetées nous évitions de nous raconter des choses trop intimes. Nous nous écrivions des banalités. Une fois que je les avais lues, je les envoyais à ma belle mère qui me les retournait ensuite. J’ai conservé précieusement toutes ses lettres. J’ai même conservé le cahier sur lequel j’écrivais mes réponses car pour ne pas me répéter d’un courrier sur l’autre, je retranscrivais tout ce que je lui écrivais sur un cahier.
Sous l’Occupation, je ne peux pas dire que ma vie a vraiment changé. Sans mon mari, c’était certes beaucoup plus dur, mais je faisais quand même plus ou moins la même chose qu’avant. Je m’occupais de ma maison, de mon jardin, de mon fils.
Je crois que je n’ai jamais autant jardiné que durant cette période ! Je voulais que ce soit bien fait pour le cas où mon mari rentrerait plus tôt que prévu. Je faisais beaucoup de légumes : Quatre carrés de haricots, quatre carrés de pois, etc. Beaucoup trop d’ailleurs. Si bien que j’en donnais à une amie qui était couturière. De temps en temps, j’empruntais la bicyclette de mon voisin pour aller acheter un morceau de lard ou un lapin dans les villages alentours.
Je ne me plains pas. J’ai toujours réussi à trouver des solutions. Et puis nous avions quand même les tickets de rationnement… Même si ce n’est pas avec ce qu’ils nous donnaient que nous risquions d’attraper une indigestion ! Quand j’en avais fini avec les tâches domestiques, je tricotais ou je lisais. Je ne pouvais même plus écouter la radio car on nous l’avait volée.
On ne parlait pas de résistance à ce moment-là. Moi, j’étais comme tout le monde. Je voyais des choses mais je me gardais bien d’en parler. Parfois, je voyais le chef de gare s’éclipser avec une petite valise mais je ne cherchais pas à en savoir plus. D’ailleurs, il était extrêmement discret. Même sa femme ignorait ses activités clandestines. Ce n’est qu’après la Libération que nous avons su qu’il avait aidé des prisonniers évadés.
Moi, j’étais comme la majorité des gens, je ne m’occupais pas de tout cela. Une chose est sûre, je n’étais absolument pas taillée pour la résistance ! En même temps, si l’occasion s’était réellement présentée, je ne sais pas comment j’aurais réagi… Mais de toute façon, la question ne se posait pas. Avec mon fils à charge, il était hors de question que je prenne le moindre risque.
Bizarrement, durant toutes ces années, je n’ai jamais craint pour la vie de mon mari. Je n’arrivais pas à imaginer qu’il puisse lui arriver quelque chose. Au fond de moi, je savais qu’il rentrerait… Je ne me suis pas trompée. Il est rentré mais pas tout de suite. Avant cela, il s’en est encore passé des choses…
Parmi les événements qui m’ont le plus marqué, il y a bien sûr la « Saint fout le camp » des Allemands.
C’était un jour ordinaire. Rien ne laissait présager une telle déroute. On les a vus défiler dans le village au pas de course. Sur le moment, j’étais partagée entre un sentiment de soulagement et une légère inquiétude. Surtout que j’étais dehors en train de discuter avec mes voisins. Je n’osais pas trop les regarder de peur qu’ils ne nous tirent dessus. Il s’est ensuite passé quelque chose d’assez incroyable. Une vieille dame est allée se poster au bout du village et leur a demandé : « C’est vous les Américains ? ». Heureusement, il ne lui est rien arrivé. Mais l’histoire a fait le tour du pays.
J’ai vécu la Libération à Reims. J’en garde un souvenir diffus, le souvenir d’une foule en liesse, d’une foule de gens agglutinés sur les trottoirs pour voir défiler les convois. Ensuite, des applaudissements, des rires, des cris, des gens en train de danser… Les festivités ont duré toute la nuit… C’était vraiment exceptionnel… »
Monsieur MAZIER
… Monsieur Mazier est né le 16 Juin 1911 à Pierrefonds (Oise) ...
« Un mois après l'ouverture de mon café restaurant, j’ai dû partir à la guerre.
J’ai rejoint mon unité qui était basée à Consenvoye (Meuse) puis après quelques jours d'attente, j’ai finalement été versé dans la 402ème D.C.A. de la 142ème batterie de Brandeville (Meuse).
Huit jours après mon arrivée, les gradés m’ont désigné pour mettre en place le mess des officiers. Heureusement que j’étais un homme de défis et plutôt débrouillard parce que monter un mess en rase campagne avec si peu de logistique et autant de problèmes d’approvisionnement, ça relevait de l’exploit !
Je devais faire la cuisine pour cinq officiers : Le commandant de la batterie et quatre lieutenants. Je n’ai pas gardé ce poste bien longtemps car à la suite d’une dispute avec un officier, j’ai été muté à la roulante ! L’officier en question était un homme exécrable. Il faisait la noce presque tous les soirs et arrivait au mess complètement ivre.
La roulante était une sorte de cuisine ambulante attelée à un camion et équipée de quatre bassins et d’un four à bois. Ce n’était pas l’idéal pour cuisiner mais avec des bons produits et de la bonne viande, on pouvait presque faire des miracles !
Six mois plus tard, en février 1940, nous avons reçu l’ordre de lever le camp. Nous avons progressé de 25 kilomètres en direction des positions allemandes.
J’ai repris mon poste de régleur de dérive pour lequel j’avais été formé durant mon service militaire. Ce qu’on me demandait de faire n’avait rien de compliqué. Ça l’était d’autant moins qu’il ne se passait pas grand chose. De temps en temps, nous voyions passer un chasseur allemand au dessus de nos têtes, puis plus rien…
Nous passions nos journées à attendre, à tourner en rond et à essayer de lutter contre le froid. Cette année-là, l’hiver était particulièrement rigoureux. Le thermomètre affichait des températures inférieures à -20°. Le sol était tellement dur que nous devions creuser nos abris à grands coups de dynamite et de barre à mine. Pour les étayer, nous utilisions des grandes caisses de transport ferroviaire. C’est en essayant d’enterrer l’une de ces caisses que j’ai eu cet accident qui a failli me coûter la vie. Après avoir perdu l’équilibre en haut d’une bute, j’ai fait une chute de plusieurs mètres. Mes copains m’ont ramassé dans la neige, totalement inconscient. À l’infirmerie, le médecin a préféré ne prendre aucun risque. Il m’a fait transporter d’urgence à l’hôpital de Verdun. Et en traction-avant s’il vous plaît !
À l’hôpital, coïncidence extraordinaire, je me suis retrouvé dans le même service que mon frère ! Il s’était engagé dans la marine à l’âge de 17 ans et s’était fait rapatrier de Tunisie à cause d’une dysenterie. J’étais dans le lit numéro un et lui dans le lit numéro sept !
Après 72 jours d’hospitalisation, les autorités militaires m’ont renvoyé à la vie civile. C’était le 6 mai 1940, quelques jours avant la grande offensive allemande. Pour moi, la guerre était finie… Je n'ai livré aucun combat, je considère donc que je n'ai pas fait la guerre ! Il ne me restait plus qu'à rentrer chez moi, à Muizon…
Malgré une certaine impatience, je ressentais comme une légère appréhension à l’idée de retrouver ma femme et ma fille. J’attendais ce moment depuis tellement longtemps…Quand je les ai vues, je me suis senti subitement plus léger. Je ne pensais plus à rien. J’ai couru vers elles et je les ai serrées dans mes bras.
Il m’a quand même fallu un ou deux jours pour retrouver mes marques et me réhabituer à la vie de famille. Hélas, le répit n’a été que de courte durée. Quelques semaines plus tard, nous avons reçu l’ordre d’évacuer. J’ai réuni quelques affaires, toutes mes économies, et je suis parti avec ma mère ma femme et ma fille. Nous étions les derniers à partir.
Lors de l’exode, nous avons vécu des moments terribles que je ne suis pas prêt d’oublier.
À Pont-sur-Yonne, nous avons traversé le pont juste avant qu’il ne soit bombardé. Nous nous sommes ensuite glissés dans un train de marchandise en partance pour Dijon. Le voyage s’est bien déroulé mais à notre arrivée en gare, j’ai vécu une des scènes les plus terrifiantes de ma vie... Tandis qu’à l’extérieur, une épaisse fumée noire se dégageait des réservoirs d’essence en feu, dans le hall, des centaines de voyageurs en proie à la panique se ruaient vers les sorties en se bousculant. Au milieu de cette foule, j’ai aperçu une femme en train d’hurler. Elle tenait un enfant dans ses bras et s’accrochait désespérément à un autre enfant qui était en train de se faire piétiner par une foule de gens hagards. Sans réfléchir, je me suis alors mis à donner des coups de poings dans tous les sens pour essayer de me frayer un chemin vers elle. Arrivé à sa hauteur, j’ai empoigné l‘enfant et tout en repoussant les personnes qui s’agglutinaient autour de nous, j’ai entraîné sa mère dans mon sillage. Après m’être assuré que l’enfant était hors de danger, je suis retourné auprès des miens. Nous avons ensuite pris un train pour St Etienne. À certains endroits, nous croisions encore des soldats français les armes à la main. Mais moi, je ne me faisais déjà plus guère d’illusions. Il fallait se rendre à l’évidence. Les Allemands nous avaient écrasés. Personne n'avait cru à une invasion allemande, pas même les politiciens, et c’est pourtant ce qui était arrivé. Pendant des mois, on nous avait fait croire que la France était militairement en avance sur l’Allemagne alors qu’en fait c’était le contraire. Leur supériorité était incontestable, ne serait-ce que dans le domaine de l’armement. Comment a-t-on pu laisser dire de pareilles sottises alors qu’une partie de nos obus était fabriquée à partir de vieilles boîtes de conserves usagées et que nos pièces d’armement dataient de la guerre 14-18 !
J’ai encore en mémoire les affiches qui étaient placardées sur les murs : « Mettez votre ferraille au tas, elle servira ! ». Même dans le combat aérien, nous étions incapables de rivaliser avec les Allemands !
À St Etienne, nous avons trouvé refuge dans une sorte de foyer communal. À l’origine, ce foyer était réservé aux femmes. Mais pour moi, la gérante a excepté de faire une entorse au règlement. J’avais le droit d’y dormir mais à condition de rester derrière un paravent.
Le lendemain de notre arrivée, des blindés allemands ont pris le contrôle de la ville sous nos yeux… Nous sommes restés trois semaines à St Etienne. Nous sommes partis le jour de l’armistice… Ou plutôt le jour de la trahison de Pétain !
Je ne sais plus combien de temps nous avons mis pour rejoindre Ste-Menehould via Dijon, Langres et Chaumont, mais une chose est sûr, le trajet nous a paru très long. À la descente du train, nous étions épuisés. Nous n’avions plus qu’une chose en tête : Rentrer chez nous au plus vite.
Malheureusement la ligne Ste Menehould - Epernay était supprimée. Il ne nous restait plus qu’à faire de l’auto-stop. Par chance, un Allemand qui passait par là nous a proposé de nous déposer à Epernay. À Epernay, nous avons dû faire face à une autre difficulté : tous les ponts étaient détruits. Encore une fois, c’est grâce à l’aide providentielle d’un Allemand que nous avons pu nous rendre sur l’autre rive. Ça n’a d’ailleurs pas été le dernier à nous venir en aide puisque nous avons effectué la fin de notre périple à bord d’un camion allemand.
Nous sommes arrivés à Reims en fin de journée. En raison du couvre-feu, il a fallu que nous fassions un long détour pour rejoindre la route de Muizon. Résultat, nous sommes arrivés chez nous vers 23 heures. Avant même de jeter un œil à la maison, notre premier réflexe a été de serrer notre chien loup dans nos bras. Nous étions heureux de le retrouver en vie. Hélas, la joie a très vite fait place à la consternation.
Un peu plus loin, se dressait une maison, une maison qui avait dû être la nôtre mais que nous avions bien du mal à reconnaître. Les portes étaient arrachées de leurs gonds et il n’y avait plus aucun carreau aux fenêtres…
Nous sommes restés figés pendant plusieurs minutes avant d’oser franchir le seuil de la porte. À l’intérieur, le spectacle était encore plus saisissant. Un rapide coup d’œil m’a suffit pour me faire une idée de l’état épouvantable de la maison. Le sol était jonché de débris et de saletés. Il n’y avait plus aucun meuble, plus aucune trace de notre passage, comme si nous n’y avions jamais vécu. Les pièces vides paraissaient tout à coup très grandes. Un peu plus tard, en faisant le tour de la maison, j’ai fait une découverte des plus macabres : Des soldats enterrés à la va vite le long d’une rangée de peupliers.
Ce soir-là, nous avons eu beaucoup de mal à trouver le sommeil… Et pas seulement à cause des myriades de puces qui avaient colonisé notre maison pendant notre absence…
Quelques jours plus tard, alors que j’avais à peine commencé à redonner un semblant d’âme à cette maison, des Allemands sont venus me réquisitionner. Du jour au lendemain, je me suis retrouvé avec une fourche dans les mains et de la paille plein les cheveux. Non seulement je travaillais toute la journée pour un fermier mais à partir de 21 heures je devais aller surveiller les voies ferrées. Si j’avais été agriculteur, je n’aurais sans doute pas eu ce genre d’ennuis. Hélas, j’étais travailleur indépendant…
Avec tout ça, je n’avais plus beaucoup de temps pour me reposer. Heureusement, pendant mon service de nuit je réussissais toujours à m'octroyer quelques heures de sommeil. Ça me permettait de tenir physiquement et de consacrer un peu de temps à mon café. Le reste du temps, c’est ma femme qui s’en occupait.
Au début, les Allemands n'étaient pas méfiants. Ils nous faisaient confiance. Ce n'est qu'au bout d'un certain temps, lorsqu'ils ont découvert que nous leur mentions et que nous les volions qu’ils ont changé d’attitude et qu’ils ont commencé à nous rendre la vie dure.
À l’origine, je n’avais pas prévu d’entrer en résistance. Je me contentais de faire des vacheries aux Allemands. Par esprit de vengeance bien sûr, mais aussi par patriotisme.
La gare de Muizon était une gare stratégique où transitaient de nombreux convois et notamment des convois de munitions. Pour gêner les Allemands, il suffisait de pas grand-chose : Changer les étiquettes sur les wagons par exemple… Grâce à ces petits sabotages, des wagons à destination de Stuttgart pouvaient se retrouver à Mannheim, ou ailleurs.
Je suis passé à la vitesse supérieure vers la fin de l’année 1942, à la suite d’une rencontre… Une rencontre décisive, avec celui qui deviendra plus tard le chef des FFI de la Marne, le commandant Bouchez. Il devait avoir une dizaine d’années de plus que moi.
Je l’ai rencontré d’une manière tout à fait fortuite, enfin c’est ce que je croyais à l’époque, car désormais, connaissant le personnage, je suis convaincu que notre rencontre ne devait rien au hasard… Ce jour-là, celui que nous appelions « monsieur Pierre », est venu me trouver alors que j’étais tranquillement installé avec ma canne à pêche et ma musette au bord d’un étang.
Nous avons bavardé de tout et de rien puis soudain, il m’a demandé si je ne voulais pas « faire un numéro de plus dans la compagnie ». Je n’ai pas hésité une seule seconde… J'avais 30 ans et je sentais que le moment était venu pour moi de servir mon pays d'une façon ou d'une autre.
Il attendait de moi que je lui fournisse des renseignements précis sur les convois stationnés en gare, et notamment les horaires d’arrivée et de départ, de façon à pouvoir les communiquer aux alliés. Ma participation ne s’arrêtait pas là. Avec deux camarades, « le gros Lucien » et « le moustachu », nous nous occupions également du ravitaillement en essence de son réseau.
Pour se faire, nous opérions sur un camion citerne que les Allemands garaient toujours au même endroit. Nous attendions que le chauffeur soit hors de vue pour nous glisser derrière la citerne et remplir nos bidons d’essence. À chaque fois, nous en récupérions entre 50 et 100 litres.
Les rendez-vous avec « Monsieur Pierre » avaient toujours lieu à l’étang, dans une modeste cabane sur pilotis, à l’abri des regards indiscrets.
Nous étions plusieurs dizaines de gars dans le réseau mais pour des raisons de sécurité, il ne nous réunissait jamais en même temps. Nous ne savions d’ailleurs pas ce que les uns ou les autres faisaient, ni le genre d’opération qu’ils menaient. « Monsieur Pierre » était le seul à avoir une vue d’ensemble ainsi que la liste nominative de tous les membres.
Le plus étonnant, c’est que même après la guerre nous n’avons jamais cherché à nous rencontrer. Mon frère et mon beau-frère, qui était réfractaire au S.T.O., faisaient également partie du réseau.
Hormis les personnes concernées, personne ne savait que j’appartenais à un groupe de résistants. Même ma femme l’ignorait ! Lorsque j’avais rendez-vous avec « monsieur Pierre », car il était mon seul et unique interlocuteur, je faisais croire à ma femme que j’allais à la pêche !
À force de subir des pertes, les Allemands ont commencé à se poser des questions. Ils ont ouvert une enquête qui les a conduits chez le maire d’un village du pays. Lors de la perquisition de son domicile, ils ont découvert du matériel pour les résistants. Après l’avoir torturé en vain pour qu’il parle, ils l’ont abattu.
Suite à ce tragique épisode, « Monsieur Pierre » n’a plus donné signe de vie pendant un long moment. De mon côté, j’ai continué comme si de rien n’était.
Je l’ai revu un soir, alors que je ne m’y attendais pas du tout. En ouvrant la porte, j’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’un gendarme. Il portait un képi, un uniforme et une fausse moustache. Une fois à l’intérieur, il a commencé à m’expliquer en détail un plan d’action tout en sortant de ses poches des grenades et du plastic. Son plan consistait à récupérer par la force les armes et les munitions qu’il avait laissées dans la cabane près de l’étang.
Lorsqu’à la fin de son exposé je lui ai dit qu’il n’avait pas le droit de risquer la vie d’une dizaine d’hommes pour si peu, il s’est mis en colère. Après un échange assez virulent, nous avons finalement convenu qu’il serait plus sage d’aller faire un tour à l’étang avant d’entreprendre quoi que ce soit.
Le jour dit, muni de ma canne à pêche en bambou, je me suis donc rendu sur place. Je n’étais pas arrivé depuis dix minutes que déjà des Allemands m’interpellaient au loin : « Monsieur ! Kommen Sie ! Terrorist ! » La démarche faussement décontractée, je me suis alors approché d’eux en prenant l’air étonné. Malheureusement, ma prestation ne les a pas convaincus et ils m’ont arrêté. En entrant dans la cabane, j’ai remarqué qu’il ne restait plus rien de l’arsenal de « monsieur Pierre ». En revanche, j’ai pu constater que la paillasse était pleine de fusils mitrailleurs et que plusieurs chargeurs traînaient parterre.
J’ai été libéré en fin d’après-midi, grâce à l’intervention d’un officier allemand qui me connaissait de vue. Lorsqu’il a poussé la porte de la cabane et qu’il m’a aperçu, il s’est souvenu que j’étais le patron du bar devant lequel il déposait son vélo lorsqu’il allait à la pêche. Sans plus d’explications, il a alors ordonné aux soldats de me libérer tout en me faisant signe de déguerpir d’un geste de la main. À l’extérieur, la Gestapo m’attendait pour me ramener chez moi…
Juste à côté de ma maison, il y avait une petite baraque. C’est là que je cachais les réfractaires au S.T.O. ou les soldats évadés.
Les évadés, je les reconnaissais au premier coup d’œil. Ils avaient une façon très particulière de s’adresser à moi quand ils entraient dans mon café. N’étant pas un adepte des longs discours, je me contentais de les rassurer en leur disant qu’ici ils étaient chez moi, donc en France, et que par conséquent, ils n’avaient rien à craindre. Je les considérais un peu comme mes frères… C’étaient des gars qui, comme moi, refusaient de courber l’échine devant les Allemands et pour cette seule raison, ils méritaient toute ma considération.
À cause des rationnements, je ne pouvais pas toujours leur offrir un bon repas digne de ce nom mais au moins, ils repartaient de chez moi le ventre plein.
Sous l’Occupation, la vie n’était simple pour personne. Nous avions toutes les peines du monde à nous procurer de la nourriture. Heureusement, de temps en temps, j’avais un copain métayer qui me donnait des morceaux de viande. Sans lui, je n’y serais jamais arrivé. Avec ce copain, nous nous rendions souvent à Reims pour ravitailler les ouvriers de « monsieur Pierre ». Pour ne pas nous faire prendre par les Allemands, nous cachions la nourriture dans les ailes de son camion.
À chaque fois que je repense à lui ma gorge se noue… Comment un homme aussi gentil, aussi courageux, a-t-il pu connaître une fin aussi abominable ?
Ce malheureux est mort sous la torture, après que ses bourreaux lui aient transpercé les jambes et les bras avec des morceaux de ferraille pour le faire parler…
Sous l’Occupation, la peur était une compagne de tous les instants. Les Allemands pouvaient vous tomber dessus au moindre faux pas. Plus les mois passaient, plus je me sentais épié, surveillé. Pour pouvoir continuer à mener mes actions clandestines, je devais non seulement redoubler de prudence mais aussi prendre de plus en plus de risques. Une fois, il a fallu que je cache huit soldats nord-africains pendant une semaine. J’ai vécu une semaine d’angoisse !
J’étais tellement inquiet que je n’arrivais même plus à dormir. Pour l’hébergement, ça n’a pas posé de problème. La cabane était suffisamment grande. En revanche, pour la nourriture, j’étais un peu embêté car je n’avais que du porc à leur offrir.
À la fin de la semaine, un marchand de pommes de terre de passage à Muizon m’a proposé de les convoyer jusqu’à Soissons. C’était sans doute leur jour de chance car le voyage s’est déroulé sans encombre et arrivé à Soissons, le chauffeur leur a même offert leurs billets de train pour Paris. Quelques semaines plus tard, j’ai eu la joie et la surprise de recevoir une carte postale d’Algérie. Je me suis empressé de la faire traduire par des Algériens qui travaillaient dans une usine toute proche et c’est comme ça que j’ai appris qu’ils étaient arrivés à bon port. Cette nouvelle m’a fait chaud au cœur. J’étais vraiment ému. Le plus drôle, c’est que je n’ai jamais su comment ils s’étaient procurés mon adresse !
Si j’évoque cet épisode, c’est aussi pour rendre hommage à ce courageux transporteur dont j’ai appris plus tard qu’il était mort en déportation.
Toutes les vagues d’arrestation survenues entre la fin de l’année 1943 et le début de l’année 1944 ont porté un coup très dur à la résistance. Notre réseau a été complètement démantelé. Après, j’ai continué de me rendre utile mais je n’ai plus jamais été en contact avec la résistance…
J’étais aux premières loges lors de la fameuse explosion du train de munition en gare de Muizon, en Août 1944 ! Je l’ai même échappé belle car quelques minutes avant, je me trouvais dans la gare en compagnie de ma petite nièce. Lorsque j’ai aperçu les avions dans le ciel, j’ai compris qu’il n’y avait pas une minute à perdre. J’ai pris ma nièce par la main et je l’ai entraîné à une centaine de mètres de la gare. Nous nous sommes postés derrière une butte, un peu à l’écart. L’instant d’après, nous avons eu droit à un véritable feu d’artifices : des explosions en cascade, des projectiles fusant dans toutes les directions ! C’était incroyable…
Incroyable, tout comme le départ en catastrophe des Allemands... Ils sont partis si précipitamment qu’il nous a fallu un peu de temps pour réaliser ce qui se passait.
À la libération, les alliés n’ont rencontré aucune résistance. Il restait bien quelques Allemands par ci par là mais le gros des troupes avait déjà quitté la région. Malgré le départ des Allemands, ces quatre années de souffrance, de privations, de peurs, étaient encore trop présentes dans mon esprit pour que je me sente réellement soulagé.
Après la guerre, je n’ai jamais cherché à entrer en contact avec les autres résistants du réseau. Pour moi, le coup dur était passé. Nous avions sauvé notre peau et c’était bien là l’essentiel. Chacun avait fait ce qu’il avait à faire. Il était temps de se tourner vers l’avenir... »
Monsieur MAZIER est décédé le 11 septembre 2003.
Madame LAVIGNE
… Madame Lavigne est née le 7 mars 1914 à Romain ...
« Et puis la guerre a éclaté. Mon mari a été maintenu sous les drapeaux. Au lieu de faire deux ans, il en a fait trois. Deux ans de service, et un an de guerre.
À Romain, nous n’avons pas vécu la déclaration de guerre comme les gens de la ville. Chez nous, ça n’a pas eu le même retentissement. Mon père étant trop vieux pour être mobilisé, nous avons continué à vivre plus ou moins normalement.
Pour nous, qui vivions à la campagne, c’est l’évacuation qui a été l’événement le plus marquant. Quand je vois des films sur la guerre à la télévision, je me dis toujours : « Tiens c’est nous en 40 ! ». Il a fallu faire vite. Nous avons entassé quelques affaires dans un chariot et nous avons rejoint les autres familles qui s’étaient regroupées à l’entrée du village.
Je n’avais aucune nouvelle de mon mari à ce moment-là. J’ai su plus tard qu’il avait évacué en car avec tout le personnel des bureaux de la base 112.
Nous avons voyagé en convoi jusqu’aux abords de Paris. Ensuite, on nous a orientés vers Louveciennes. Nous avons passé la nuit dans une magnifique propriété et au petit matin nous avons entendu l’annonce suivante : « Les personnes d’un certain âge et les enfants doivent prendre le train ». Nous avons suivi les instructions sans nous poser de question. Quelques instants plus tard, nous étions tous entassés dans des wagons à bestiaux ! Nous avons fait le trajet jusqu’à Combourg debout ! (Une petite ville située entre Rennes et St Malo)
À notre arrivée, on nous a proposé un premier logement un peu à l’écart du centre ville. Quand j’ai vu le sol en terre battue, j’ai pensé à mes enfants et je leur ai immédiatement demandé de nous trouver autre chose. Nous nous sommes alors vu attribuer un deuxième logement, au deuxième étage d’un petit immeuble. En bas de l’immeuble, il y avait un café. Il appartenait à nos propriétaires qui habitaient au premier étage.
C’étaient des gens d’une grande bonté, très généreux, et surtout très compréhensifs. Dans l’immeuble il y avait d’autres réfugiés, dont une famille d’Espagnols.
Comme tous les réfugiés, nous touchions des allocations. Ça nous permettait d’acheter à manger car malheureusement nous ne pouvions pas travailler. Ce n’est pas faute d’avoir essayé pourtant. Hélas, là où nous étions, il n’y avait pas de travail. À l’époque, la Bretagne était encore une région très pauvre.
Bizarrement, je me suis tout de suite senti bien à Combourg. À tel point qu’à un moment j’ai même envisagé de refaire ma vie là-bas. Finalement, j’y ai renoncé. Je ne pouvais pas prendre ce genre de décision sans en parler d’abord avec mon mari… Je ne savais pas s’il était prêt à quitter sa région… En plus il y avait le problème du travail… Nous avons quitté Combourg au mois d’Octobre.
Quelques jours après mon retour, j’ai repris le travail à l’usine Gantois qui entre temps était passée aux mains des Allemands.
Sur le plan de l’organisation et des rapports humains, nous ne sentions pas vraiment la différence car nous n’avions affaire qu’à des Français. En revanche, concernant le travail à proprement parler, tout était chamboulé. Déjà parce que dans les ateliers il n’y avait quasiment plus d’hommes, hormis quelques vieux ouvriers en fin de carrière, et ensuite parce que les Allemands nous demandaient de produire des choses bien spécifiques, comme des sommiers, le genre de chose que nous n’avions pas l’habitude de faire avant.
Mon mari, lui, est resté un certain temps au chômage, jusqu’à ce qu’une commerçante de Fismes lui propose de reprendre son magasin en gérance (Après l’armistice, il avait refusé un poste de civil dans l’armée.). Il s’agissait de l’épicerie qui se trouvait dans la rue des Bouchers. Comme le travail ne courait pas les rues, il a accepté. De mon côté, j’ai attendu que le bail soit signé pour démissionner de chez Gantois.
Ni lui, ni moi n’avions d’expérience dans le commerce. Mais à nos yeux, le défi méritait d’être relevé, ne serait-ce que pour nos enfants. À l’époque nous aspirions à une certaine stabilité. Nous voulions nous mettre en ménage, mener une vie de famille normale… Et là, l’épicerie donnant accès à un logement, nous nous disions que c’était l’opportunité à ne pas manquer. L’épicerie n’était pas grande mais nous y vendions un peu de tout. On nous livrait la marchandise et les produits frais directement au magasin.
Dès le début, nous avons veillé à bien nous répartir les rôles. Je m’occupais de la caisse et du ménage, et lui, de l’approvisionnement et de la comptabilité. Le fait d’être sous occupation allemande engendrait bien sûr des contraintes supplémentaires, que nous n’aurions pas eues autrement, comme les pesées par exemple, mais dans l’ensemble nous nous en sommes plutôt bien sortis. Pour certains produits, comme l’huile, nous devions surveiller la balance au gramme près.
Le vin était peut-être le produit qui posait le moins de problème. Les gens venaient avec leurs bouteilles que nous remplissions nous-mêmes au tonneau. Cela allait relativement vite. C’était un grossiste de Fismes qui nous les livrait.
Les Allemands ne se sont jamais immiscés dans nos affaires. Ils nous ont toujours laissé tranquille. À la rigueur, nous n’avions pas besoin de les voir pour savoir qu’ils étaient là ! La nuit, il suffisait de tendre un peu l’oreille pour les entendre marteler le pavé avec leurs bottes !
Sous l’occupation, les promenades nocturnes étaient interdites, comme les bals d’ailleurs. Cela n’empêchait pas certaines personnes d’organiser des bals clandestins. Au début, nous avons fait comme tout le monde. Nous nous sommes rendus dans ces fameuses granges qui, le temps d’un après-midi ou d’une soirée, prenaient des allures de salle des fêtes. Mais après deux ou trois frayeurs nous avons préféré y renoncer.
La première fois, ce n’était pas dans une grange mais au café-tabac de Fismette. De temps en temps, le patron organisait des bals dans la salle du bas. Ce jour-là, c’est un guetteur qui nous a sauvé la mise. Il est arrivé en courant dans la salle en criant : « Attention, il y a les Allemands ! ». J’aime autant dire que nous ne nous sommes pas fait prier ! Nous avons tous filé en vitesse ! La seconde fois, c’était à Villette. Cela s’est produit de la même façon. Après nous avons préféré rester chez nous, au calme. À Fismes, tout le monde n’était pas logé à la même enseigne. Certaines personnes bénéficiaient de la clémence des Allemands. Je pense notamment à la famille qui a dénoncé les résistants. Les Allemands les laissaient organiser des séances de cinéma privées auxquelles ils étaient bien sûr conviés…
Pendant toute cette période, je n’ai jamais entendu parler de la résistance. Il faut dire aussi que je n’ai jamais vraiment cherché à en savoir plus. Avec mon mari, nous essayions juste de faire notre travail correctement. Nous prenions la vie comme elle venait, après, pour le reste…
À la Libération, j’étais à Romain. Je n’ai donc rien vu… Ni les chars, ni les défilés, ni les scènes de liesse… Absolument rien. J’étais tellement terrifiée par les avions que j’ai préféré quitter Fismes pour me réfugier à Romain où je me sentais nettement plus en sécurité.
Ensuite, les choses sont peu à peu rentrées dans l’ordre… Et puis la propriétaire a décidé de vendre son épicerie. Comme nous ne voulions pas la racheter, nous avons quitté Fismes et nous sommes partis vivre à Romain. »
Monsieur MULLER
… Monsieur MULLER est né en 1913, à Reims …
« Quand la mobilisation générale a été décrétée, en septembre, j'avais déjà réintégré la caserne depuis plusieurs semaines.
Dés le mois de juillet 1939, l'Etat-major avait rappelé tous les soldats qui avaient servi dans les bureaux afin d'organiser la mobilisation des troupes. Je travaillais aux côtés d' « agents militaires ». C'est sous ces termes qu’étaient désignés les civils, qui étaient d’ailleurs tous officiers à la retraite. J’étais une sorte de boniche pour ces messieurs qui passaient leurs journées à plier et déplier des formulaires. Je préparais le café, je distribuais le courrier, bref, je perdais mon temps…
Après une grande agitation due à la déclaration de guerre, le calme est revenu et nous sommes progressivement entrés dans « la drôle de guerre ». Cantonné dans la caserne, j’essayais de tuer le temps comme je pouvais, et quand j’étais à court d’idée et bien je faisais comme mes camarades, je bullais…
Le soir, je faisais comme tout le monde, j’allais dans les cafés. Pour éviter d’attirer l'attention, j’enfilais une gabardine par dessus mes habits militaires puis, mon accordéon sous le bras, je partais animer des soirées. Je jouais souvent à la « Taverne de l'Opéra », un hôtel qui avait été réquisitionné et où logeaient des soldats anglais. Dans les cafés, les gens chantaient et s’amusaient. On ne se serait jamais cru en temps de guerre ! De temps en temps, il y avait bien sûr des alertes. Mais au lieu de recevoir des bombes, nous recevions des tracts ! Pour les Allemands, c'était un moyen de faire de la propagande anti-anglaise. J'en ai conservé un qui représentait un soldat français en train de se faire botter les fesses par un soldat anglais ! De leur côté, les avions français qui survolaient l'Allemagne larguaient des paquets de café aux populations civiles...
En réalité, et c'était compréhensible, nous nous enfoncions chaque jour un peu plus dans une sorte de torpeur... Le réveil n'en a été que plus brutal ! En l'espace d'une journée, tout s'est embrasé.
Dans la matinée du 10 Mai 1940, la première bombe allemande est tombée à côté de l'hôpital Maison Blanche. À partir de cet instant, les bombes n’ont plus cessé de pleuvoir.
Aucune information n'avait filtré, personne ne s'y attendait... Même pas l’Etat-major ! Ce qui, pour être tout à fait franc, m’a toujours laissé un peu perplexe… Comment l’Etat-major a t’il pu se faire surprendre ? Et surtout de cette manière ! Certainement que des hauts gradés avaient collaboré avec la cinquième colonne… Enfin, c’est ce que je me suis dit après coup. Rien qu'à Reims, dans les bureaux, on comptait plusieurs « Camelots du Roi » (les militants de l'Action Française). Je n’irai pas jusqu’à dire qu’ils étaient pour les Allemands, mais ce qui est sûr, c’est qu’ils étaient favorables à l’instauration de « l’ordre nouveau », cette sorte de fascisme à la française. C'est la seule explication que je vois pour expliquer ce désastre militaire. Sinon, comment un pays comme la France, disposant tout de même d'une armée de plusieurs millions d'hommes, aurait-il pu subir une défaite aussi sévère ! Surtout en si peu de temps !
Au lieu de nous envoyer en manœuvres, on nous laissait faire des matchs de football pendant des journées entières ! De leur côté, les officiers prenaient du bon temps… Ils se faisaient des petits « gueuletons » entre eux ! Non, la trahison d’une partie des gradés est la seule explication possible ! Je veux bien reconnaître que les Allemands nous étaient supérieurs dans bien des domaines, et notamment celui de l'armement, mais de là à nous infliger une défaite aussi cuisante ? Les Allemands sont quasiment rentrés en France l'arme à la bretelle !
Avant d'évacuer, nous avons reçu l'ordre de brûler tous les papiers et tous les documents qui se trouvaient dans les bureaux. Ensuite, les officiers se sont rués vers leurs voitures. Nous, après avoir rempli nos musettes à la hâte avec quelques affaires de rechange et quelques produits de toilette, nous nous sommes précipités vers les camions.
Sur le coup, ça m’a beaucoup surpris de voir toutes ces voitures de gradés déjà prêtes à partir avec les valises entassées dans les coffres. À croire qu'ils n'attendaient plus qu’un signal pour ficher le camp avec femmes et enfants !
Pour nous autres, simples soldats, l'évacuation a été une longue suite d’improvisations. Nous avons débarqué sur le quai de la gare avec nos vélos sous le bras juste à temps pour monter dans un train en partance pour Alençon. À la descente du train, comme il n'y avait personne pour nous commander et que nous étions livrés à nous-mêmes, nous avons décidé, avec six autres soldats, de faire la route ensemble.
Après avoir enfourché nos vélos, nous sommes partis au hasard des routes. Nous sommes restés plusieurs semaines dans les environs d'Alençon. Nous couchions chez l'habitant. Dans l'ensemble, mis à part un homme qu'il a fallu menacer avec un revolver pour qu'il accepte de nous donner de l'eau, les paysans nous ont réservé un accueil plutôt chaleureux.
Pour ce qui me concerne, cela a même été au delà de mes espérances puisqu'à St-Denis-sur-Sarthon j'ai fait la connaissance d'une jeune femme charmante dont le mari avait été fait prisonnier. Elle m'a hébergé pendant plusieurs jours. Grâce à cette rencontre providentielle, j'ai eu tout le loisir d'apprécier les bienfaits de la vie champêtre et bien sûr… du Calvados !
Malheureusement, un événement tragique nous a subitement rappelé à la triste réalité. Juste avant de reprendre la route, l’un de mes compagnons, l’adjudant, s’est donné la mort avec son revolver. La cohésion du groupe n’y a pas résisté. Trois de nos compagnons ont préféré partir de leur côté. Avec mes deux autres compagnons, nous avons mis le cap sur La Rochelle. Juste avant d’abandonner les bureaux, un gradé nous avait dit : « Tâchez de gagner La Rochelle ! ».
De mémoire, je me souvenais qu’il était question d’un bateau et d’un embarquement pour l’Algérie, mais je n’en savais pas plus. Finalement, nous n'avons rien fait de tout cela car avant même d'arriver à la Rochelle des gendarmes nous ont détourné vers une autre direction.
Sous la Loire, la retraite était organisée par les gendarmes. Ils étaient postés au croisement des routes principales. Malgré le nombre impressionnant de réfugiés, ce qui se passait n'avait absolument rien à voir avec l’impressionnante pagaille qui régnait dans le nord de la France. Avec mes camarades, nous évitions de marcher à côté des civils afin de ne pas leur faire courir de risques. Nous étions bien conscients qu’avec nos uniformes nous représentions des cibles de choix pour les avions de chasse.
Après avoir parcouru plusieurs dizaines de kilomètres, tantôt à vélo, tantôt en camionnette, nous avons été guidés vers Monbazillac. Là, tout était prévu pour accueillir les réfugiés. Les autorités avaient réquisitionné les vignobles pour en faire des terrains d’accueil. Les coteaux étaient parsemés de grandes tentes, chacune pouvant accueillir une dizaine de personnes. Tout était vraiment très bien organisé. Ils avaient même installé une « roulante » pour nous faire la cuisine. Pendant ce temps, les officiers prenaient leurs quartiers dans des châteaux...
Seule ombre au tableau ; nous étions très mal vu par les habitants qui nous reprochaient d’une part de détériorer les vignes, et d’autre part d’avoir abandonné le nord de la France aux Allemands. Ils nous appelaient d’ailleurs « les boches du nord »...
Les filles, en revanche, se montraient beaucoup moins distantes. Elles avaient même plutôt tendance à nous tourner autour… L'attrait de l'uniforme sans doute… ? Nous aurions eu tort de nous en plaindre, d’autant qu’elles nous ravitaillaient en vin !
J’ai été démobilisé à la gendarmerie de Figeac le 15 juillet 1940, soit, un an jour pour jour après ma mobilisation. Après avoir remplis nos livrets militaires, les gendarmes nous ont remis un costume, deux musettes, une couverture, ainsi qu’une somme d’argent. À nous de nous débrouiller pour trouver de quoi manger !
J’ai fait le trajet jusqu’à Bordeaux en camion. De là, je suis remonté en train jusqu'à Châlons-sur-Marne. Le train est arrivé en gare à 22h30. Comme le couvre-feu était déjà passé, nous avons dû passer la nuit dans la gare. Le lendemain matin, j'ai pris le premier train pour Reims. À cause des alertes, le train a mis quasiment une journée pour faire la liaison et quand il est entré en gare, c'était l'heure du couvre-feu ! Pour ne pas revivre la nuit précédente, j'ai sauté du train et je me suis mis à courir. Je voulais rejoindre « La cerisaie » le plus vite possible…
Quand j’ai aperçu ma maison au loin, j'ai senti un frisson me parcourir le dos. Ma maison n'avait plus ni porte, ni fenêtres. De près, c’était encore pire. À l'intérieur, il ne restait plus rien ; tout juste quelques débris traînant ça et là dans plusieurs centimètres de paille. À l'extérieur, ça n'était guère mieux. Des vestiges de mon ancien mobilier étaient éparpillés un peu partout dans le jardin. J'avais tout perdu.
Au début, je n'avais aucun doute sur l'identité des pilleurs. Pour moi, il ne pouvait s'agir que des Allemands. Puis, en menant ma petite enquête, j’ai découvert que les coupables étaient en fait des Français, et peut-être même des voisins ! La paille que j’avais retrouvée parterre prouvait que des gens s'étaient servis de ma maison comme d'une étable. J'avais donc été pillé par des voisins !
Je n'étais pas le seul dans ce cas. Nous étions des centaines à avoir tout perdu. J'étais anéanti. Je n'avais plus ni maison, ni argent ! J'avais même perdu mes deux outils de travail : mon accordéon et mon violon. Pour finir, c'est un copain qui m'a hébergé dans sa mansarde. Avant la guerre, j'avais donné des leçons de musique à ses enfants.
Lorsque mes parents sont rentrés d'exode, au mois d'octobre, je me suis installé chez eux. Entre-temps, j'avais réussi à obtenir des nouvelles de ma fille qui séjournait dans un préventorium à Troissy. J'étais rassuré.
Quelques semaines plus tard, en me promenant, j’ai croisé une ancienne copine, Marie-Antoinette, dont j’étais sans nouvelles depuis bien longtemps. Au cours de la discussion, elle m’a appris que son mari avait été fait prisonnier et qu'elle se retrouvait seule pour élever son fils, âgé de cinq ans à l’époque.
Voyant que nous avions plein de choses à nous raconter, elle m’a proposé de poursuivre la discussion chez elle, autour d’un bon repas. La soirée s'est tellement bien passée que nous n'avons pas vu le temps passer. Lorsque nous nous sommes inquiétés de l'heure, il était déjà trop tard. Le couvre-feu était déjà passé depuis longtemps. En d’autres circonstances, je me serais peut-être armé de courage pour braver l’interdit et rentrer chez moi en rasant les murs mais j’avoue que ce soir-là, l’idée ne m’a pas effleuré un seul instant l’esprit…
Il faut croire que les choses devaient se passer ainsi puisqu’après ce soir-là, nous ne nous sommes plus jamais quittés.
Les premiers temps, comme je refusais de jouer de la musique pour les Allemands et que par conséquent j'étais sans emploi, je me suis fait entretenir par Marie-Antoinette. Elle était cuisinière dans une sorte de cantine pour Allemands en plein centre de Reims. Elle s'arrangeait toujours pour ramener un peu de viande à la maison. C'était bien, ça nous changeait des topinambours et des choux-navets !
Nous ne mangions quasiment que des « ersatz » : De la saccharine à la place du sucre, de l'orge grillée à la place du café... En plus, nous n'avions droit qu'à un sac de charbon par mois. C'était loin d'être suffisant, surtout l'hiver. En période de grands froids, nous nous chauffions à la tourbe. Ça ne dégageait pas autant de chaleur que le charbon mais faute de mieux... Heureusement qu'il y avait des faux tickets de rationnement !
Après plusieurs mois de chômage, les autorités ont quand même fini par s'intéresser à mon cas. Elles m’ont envoyé passer une visite médicale chez un médecin dont le cabinet se trouvait rue de Savoie. Lors de l'entretien préliminaire, j'ai déclaré que j'étais musicien. Je me suis alors entendu dire que ça n'était pas « un métier de guerre ». Après quoi, j'ai dû passer un examen de santé. Ce bilan n'ayant rien révélé d'anormal, j'ai été jugé « apte au travail ». Je savais fort bien ce que signifiait la mention « apte au travail » : C'était le S.T.O, en Allemagne. Mon avenir s’assombrissait brusquement…
Heureusement, lors de ma confrontation avec les Allemands, l’interprète commis d’office est venu à mon secours. À force d’arguments, il a fini par les convaincre de ne pas m’envoyer en Allemagne. Pour quelle raison cet interprète qui était ingénieur avant la guerre m’a t’il pris en sympathie ? Je n’en sais rien. Peut-être savait-il que j'étais veuf et père d'une petite fille ou peut-être que mon nom de famille lui rappelait son Alsace natale… ?
Grâce à lui, non seulement je ne suis pas parti en Allemagne mais j'ai réussi à trouver un travail de manœuvre dans une entreprise de chauffagerie, qui se trouvait rue de la Paix. Comme bon nombre d’entreprises, cette chauffagerie travaillait pour les Allemands.
Après sa fermeture, j’ai été placé chez Todt. J’ai commencé comme agent d’entretien derrière Berry au Bac avant d’être muté dans un dépôt ferroviaire pour déblayer les voies. En réalité, je n’ai jamais donné un seul coup de pelle, mais bon… Pour finir, ils m'ont envoyé en apprentissage à l'usine Sarlino qui était devenue une usine de réparation pour avions. En deux mois de formation, je n'ai pas ouvert ma caisse à outils une seule fois ! Et puis un jour, ce qui devait arriver est arrivé. J’ai été dénoncé par un employé français.
Je ne m’en suis rendu compte qu’après, lorsque j’ai vu le directeur sortir de son bureau en furie et courir dans ma direction. Après m’avoir bousculé et copieusement injurié, il m’a ordonné d’aller nettoyer la cour de l’usine. À partir de ce jour, je n'ai plus jamais mis les pieds dans les ateliers.... J’ai passé le restant de la guerre à arracher des petites touffes d’herbe dans la cour !
Je travaillais avec une telle mauvaise volonté qu'à la fin ils ne me versaient même plus de salaire. En plus, j'étais accompagné dans tous mes déplacements par un soldat allemand. Ce garde, qui était muni d'un fusil, était un vétéran de la guerre 14-18. Il devait avoir une soixantaine d’années. Lui aussi avait été requis et bien que nous n’en ayons jamais discuté ensemble, je crois qu'il n'était pas mécontent d'être avec moi.
En bref, on ne pourra pas me reprocher d'avoir fait fortune pendant la guerre !
À l’époque, j’étais tout à fait conscient des risques que je prenais. Les gens me le répétaient suffisamment : « René, tu fais le con ! Ils peuvent t'envoyer en Allemagne ! ». Mais je m’en moquais éperdument. De toute façon, je ne serais jamais parti en Allemagne… Je m'étais en effet arrangé avec des gars de la résistance pour rejoindre leur maquis si une telle éventualité devait se présenter. J'avais des contacts avec des résistants du « maquis de Chantereine », un maquis qui se trouvait sur la montagne de Reims. Avec eux, je n'avais rien à craindre. Je savais que je pouvais leur faire confiance et que mon « passage » s'effectuerait sans difficulté. De mon côté, j'avais également tout prévu. Dans un coin de mon logement, j’avais rangé une paire de chaussures à clous ainsi qu'une musette. Tout ça, pour pouvoir déguerpir au plus vite en cas de pépin. Par chance, je n'ai jamais eu à prendre le maquis.
Tant mieux, car je n'étais absolument pas fait pour ça ! Je n'étais pas guerrier pour un sou !
Quand j'y repense, je me dis que j’ai quand même eu beaucoup de chance. Je n'ai été convoqué que deux fois à la Kommandantur, et à chaque fois, je m'en suis bien sorti. Honnêtement, pour moi, ça reste une énigme... Je présume que mon nom de famille y est un peu pour quelque chose... Les Allemands pensaient surement que mon nom était d'origine alsacienne, ce qui est d’ailleurs inexact.
C’est grâce à mon engagement politique que je suis entré en contact avec la résistance. J’étais membre du Parti Communiste. Bien qu’officiellement dissous, le Parti n’en continuait pas moins d’exister, au moins de manière confidentielle. J'avais commencé à m'intéresser au programme du Parti après les grèves de 1936, mais de loin. À l’époque, je n'avais aucune envie de faire de la politique. D'ailleurs, je ne pensais qu'à la musique. Je me contentais d'aller voter.
J'ai réellement commencé à avoir une activité militante pendant la guerre. Notre cellule se trouvait au bout de la rue Paul Vaillant-Couturier. Avec Marie-Antoinette, qui faisait partie des Femmes Françaises, nous participions à toutes les réunions. Parfois nous en organisions chez nous. Notre cellule comptait une dizaine de personnes.
L’essentiel de notre activité consistait à fabriquer des tracts. Vu que c’était interdit, pour des raisons de sécurité, nous nous arrangions toujours pour effectuer la distribution à plusieurs. Cette activité comportait quelques risques, mais comparé aux résistants « actifs » qui se sont battus et qui ont pris des risques insensés, nous n’avions pas grand mérite. Eux, risquaient leur vie !
Nous étions en contact avec un groupe de Francs Tireurs Partisans. Ils nous chargeaient du « sous travail », c'est à dire d'encourager les gens à saboter le travail, ou à travailler plus lentement, voire ne pas travailler, et le cas échéant à rejoindre la résistance.
Avec ma femme, nous faisions aussi de la résistance un peu plus active, en cachant chez nous des réfractaires au S.T.O. par exemple. Nous en avons même caché un pendant trois mois. Les jours d’alerte, lorsque nous nous retrouvions dans les abris avec les voisins, je le faisais passer pour un cousin. Nous avons également caché deux résistants qui avaient fait sauter un train.
Je reconnais que durant toutes ces années, j’ai eu beaucoup de chance. Mais si la chance est indispensable, elle ne suffit pas. Dans mon cas, c’est sans doute l’extrême prudence dont j’ai toujours fait preuve qui m’a sauvé la mise.
Sous l’Occupation, on ne pouvait faire confiance à personne. Tout le monde était suspect, le moindre geste était épié, commenté, raconté, déformé... Cela me rappelle d’ailleurs une anecdote…
Un soir, alors que je rentrais chez moi, j'ai surpris le frère de mon épicier, tapi dans l'ombre, en train d'écouter à ma fenêtre. En m’approchant un peu, j’ai même aperçu un bol sous son oreille ! J’avoue que ça ne m’a pas vraiment surpris de sa part. Il faut dire qu’il ne faisait pas mystère de ses convictions. Rien qu'à sa tenue vestimentaire, une culotte de cheval bouffante, des grandes bottes en cuir et une veste « pied de poule », on savait à qui on avait affaire...
Nous avons appris que le débarquement avait eu lieu au cours d'une de nos réunions. Jusqu'au débarquement proprement dit, l'information est restée secrète. Après, à la radio, on entendait plus que ça.
Quand les Américains mais aussi les Anglais sont arrivés aux portes de Reims, les Allemands n'étaient déjà plus là. Les retardataires, quand ils ne fuyaient pas, jetaient leurs armes au sol. En fait, les Allemands ont fait ce que nous avons fait en 1940 !
Par contre, les miliciens de Pétain, que nous redoutions davantage que les Allemands, se sont battus jusqu'au bout. Ils savaient que c'était ça ou le poteau d'exécution.
De notre côté, nous nous sommes organisés pour aider les Américains. Nous avons aussitôt érigé des barricades sur le boulevard Albert 1er avec des vieux landaus et des vieux sommiers. Pour nous, qui ne possédions pas d'armes, il s'agissait surtout de barrer la route aux retardataires.
Trois ou quatre jours après l'arrivée des Américains, Reims était libérée. Il n'y a pratiquement pas eu de combats.
Les F.F.I., qui étaient organisés comme une véritable petite armée, ont alors pris le contrôle de la ville pour traquer les collabos. L'heure était au règlement de compte entre Français.
Généralement, les arrestations intervenaient après enquête. Il ne suffisait pas de dénoncer quelqu'un pour le faire arrêter. Les personnes qui étaient chargées de mener ces enquêtes procédaient avec méthode et sur la base de plusieurs témoignages concordants. Ces précautions ont-elles toujours été prises ? Nous ne le saurons jamais.
Leur tâche était rendue difficile par le fait que de nombreux collabos, sentant le vent tourner, avaient changé leur fusil d'épaule juste avant l'arrivée des Américains... Comme ce tailleur qui s'était spécialisé dans la confection d'uniformes allemands sous l'occupation et qui avait cru s'en sortir en fabriquant une banderole de drapeaux tricolores juste avant la Libération. Ce revirement ne lui a été d'aucune utilité puisqu'il a été arrêté.
Si la grande majorité des collabos a été arrêtée puis emprisonnée, d’autres, très peu nombreux, ont quand même été fusillés boulevard Wilson.
Les femmes qui avaient fréquenté des Allemands ont été tondues à ras et en public par les résistants. J'ai même vu passer une Jeep avec une femme nue sur le capot. Sur sa poitrine on pouvait lire : « boîte à lolo pour allemands ».
Je n’en suis pas fier mais j’avoue que j’ai moi-même essayé de faire arrêter ma cousine germaine qui avait entretenu une liaison avec un officier allemand. À l’époque, je considérais qu’elle n'était plus digne d'être française et qu’elle méritait une sanction. Ce n'était pourtant pas une femme méchante... Elle était même plutôt gentille et serviable. Sous l'occupation, elle travaillait à la mairie. Grâce à elle j'avais même réussi à obtenir un pneu neuf, mais ça, à la Libération, je l'ai oublié. Comme tout le monde, je me suis laissé emporter par cette fièvre vengeresse. Sincèrement, sur le moment, je n'aurais eu aucun scrupule à la faire arrêter. Aujourd'hui je suis plus nuancé. Je parviens à lui trouver des circonstances atténuantes... Et si elle était réellement tombée amoureuse ? Tous les Allemands n'étaient pas non plus des S.S. ! À l'époque, vu le contexte, nous ne pensions pas à tout ça. Nous ne raisonnions pas comme aujourd'hui
Pour finir, on ne l'a jamais retrouvée. Je suis content qu'elle n'ait pas été arrêtée. Ce jour là, en la dénonçant, j'ai fait une bêtise. Je m'en rends compte aujourd'hui... C'est vraiment con une guerre !
Nous avons fait la fête plusieurs jours d'affilée. Il y avait des bals populaires qui s'improvisaient un peu partout. Les gens étaient heureux. Ils renouaient avec la vie avec exubérance et insouciance. L'euphorie est retombée progressivement, quand les gens ont commencé à réaliser que l’arrivée des Américains ne résoudrait pas tous leurs problèmes.
Notre économie était dévastée et il n'y avait plus rien à manger. Finalement tout était à reconstruire... »
Monsieur POITRINE
… Monsieur Poitrine est né à Fismes, le 16 mars 1911 ...
« Tous les ans, au mois de septembre, j'effectuais une période militaire à Metz. Cette période, qui consistait en un stage d'une semaine, ne concernait que les gars qui avaient occupé des postes de spécialistes au cours de leur service militaire, ceux qu'on appelait les « numéro trois » et qui étaient censés partir les premiers en cas de guerre. En principe, cette période était destinée à préserver les acquis du service militaire. Je dis en principe car bien que spécialiste de tir de nuit, je passais plus de temps en cuisine que sur ma pièce de tir !
Le 2 septembre 1939, je me suis rendu au quartier Jeanne D'arc pour effectuer ma période. Jusque là rien d'anormal... Je savais que les Allemands venaient d'envahir la Pologne et que la guerre était imminente, mais comme l’annonce de la mobilisation générale n'était pas encore tombée, je me disais qu'avec un peu de chance... Et puis s’il y avait eu quelque chose, on nous l'aurait dit... Enfin, c'est ce que je croyais. Car le lendemain la nouvelle est tombée. La France venait de déclarer la guerre à l'Allemagne.
Un sous-officier nous a réuni, moi et quatre autres soldats, et tout en nous remettant nos équipements, trois cartouches et un fusil Lebel, il nous a déclaré : « Les gars on s'en va en position à Moronvilliers ! ».
En arrivant dans les bois, un peu plus tard, j’ai ressenti comme une sorte de malaise. Je me demandais ce qu'on allait bien pouvoir faire tous les six. Nous avons passé le restant de l'après-midi à installer notre campement. Au lieu de monter ma tente comme les autres gars, je me suis fabriqué une sorte de hamac en accrochant une couverture entre deux sapins. Ensuite, j’ai suspendu le toit de ma tente environ un mètre cinquante au dessus du hamac de façon à me protéger de la pluie. Je ne sais pas trop d'où m'est venue cette inspiration, mais ce qui est sûr, c’est que je n'ai pas eu à le regretter ! En pleine nuit, nous avons essuyé un orage terrible. Du haut de mon hamac, je voyais les gars s'agiter pour essayer de faire barrage aux torrents d'eau qui serpentaient entre les tentes. Quand la pluie s'est enfin arrêtée, ils étaient tous trempés sauf moi !
Le lendemain matin, vers 9 heures, nous avons eu la surprise de voir arriver une batterie d'au moins cent cinquante gars avec à sa tête un capitaine et un lieutenant. Dans mon for intérieur, je me réjouissais à l’idée de pouvoir retrouver un ami ou même une vague connaissance. Manque de chance, aucun de ces visages ne m’était familier. Une fois la déception passée, j’ai senti mes poumons se comprimer sous l’effet d’une terrible angoisse. Je ne sais pas pourquoi mais subitement, la vue de tous ces gars m’a terrifié. Je me sentais seul au monde, totalement abandonné au milieu de nulle part…
La veille, on m'avait dit que je retrouverais un adjudant chef de réserve du Fort de la Marne, mon copain Champenois. Mais en balayant une deuxième fois du regard tous ces visages, j'ai compris que je ne pourrais même pas compter sur sa présence. En revanche le capitaine, lui, me disait quelque chose. Et pour cause, c'était le directeur de la fonderie de Fismes ! Qui plus est, un bon client à moi, grand amateur d'andouillette !
Sa présence m’a fait chaud au cœur… Quand il m'a reconnu, il s'est exclamé : « Vous serez notre cuisinier ! ». En 14-18, il avait servi dans l’artillerie. Autant dire qu'il n'y connaissait rien en D.C.A. D'ailleurs il ne s'en cachait pas. Il était le premier à le reconnaître : « On m'a mis là alors que je ne sais même pas ce que c'est qu'une D.C.A. ! ».
Les autres officiers n'étaient pas plus compétents que lui. Sur les cinq lieutenants, aucun ne savait la faire fonctionner. Même les deux adjudants, qui étaient originaires du midi, se demandaient ce qu'ils faisaient là ! Heureusement que les combats n'avaient pas encore débuté !
L'installation du camp nous a pris la journée. Il a tout d’abord fallu monter les marabouts et ensuite répandre de grosses quantités de paille sous chacun d’eux. Ce que nous n’avions pas prévu, c'est que quelques semaines plus tard, des escouades de rats attirés par la chaleur de la paille s'amuseraient à tourner autour des marabouts comme sur un vélodrome !
Nous étions équipés de quatre pièces d'artillerie ; Des modèles ultramodernes, remorquables, de presque un mètre cinquante de hauteur. Normalement, nous étions censés les tracter avec des véhicules quatre-quatre. Normalement... Mais comme nous n’en possédions pas, c'était un camion de cinq tonnes qui faisait office de quatre-quatre... Enfin, qui essayait, car il n'était pas du tout adapté. Dès qu’il était un peu trop chargé, il se mettait à patiner et à déraper. C'était grotesque ! Des pièces d'artillerie ultramodernes tractées par des vieux camions poussifs ! Ça me rendait furieux. Surtout qu'à Bourges, la caserne était remplie de quatre-quatre dont personne ne se servait ! Quand l'adjudant chef de réserve Champenois est enfin arrivé avec trois semaines de retard, le capitaine a poussé un « ouf » de soulagement. Son retard était tout simplement dû à une erreur d'affectation.
Je le connaissais bien. C'était un copain d’enfance. En plus, nous avions effectué notre service militaire ainsi que nos périodes ensemble.
Il ne lui a pas fallu plus de cinq minutes pour mettre les quatre pièces en position de tir et effectuer tous les réglages ! Nous étions enfin prêts ! Après plus de trois semaines de gestation, nous avions enfin le sentiment de devenir opérationnel.
Le moral regonflé à bloc, nous n’attendions plus qu'une chose : En découdre avec les Allemands. Seulement voilà, pour en découdre il faut être deux… Et là, nous avions beau scruter l'horizon du matin au soir, aucun Allemand n'apparaissait dans la ligne de mire. Pas de doute, nous étions bien dans la « drôle de guerre ».