Bibliothèque des vies / Partagez vos souvenirs

   
Sujet: CUZIN, ThérèseDate:   28-01-2008 / 09:38
CUZIN Thérèse

Je suis née le 3 décembre 1930 à St-Pol-sur-Mer, près de Dunkerque.

Ma mère était couturière et mon père travaillait aux Chemins de Fer. Nous habitions dans une cité de cheminots. Notre maison était toute simple, avec trois chambres et une salle à manger. Nous possédions même un jardin où mon père cultivait ses légumes.

Ma mère travaillait à son compte. Elle faisait de la couture bien sûr, mais aussi de la broderie. À l’époque, les ménagères faisaient encore broder leurs draps. Et ce n’était pas le point de croix, mais le point de bourdon !

Elle avait vraiment des doigts de fée…

C’est elle qui m’a fait ma robe de communiante et plus tard ma robe de mariée.

J’ai vécu une enfance heureuse. Mes parents n’étaient pas très argentés mais ils ont fait le maximum pour élever leurs quatre enfants dans de bonnes conditions.

Ma jumelle, Antoinette, et moi étions les plus jeunes. Notre frère aîné André était né en 1919 et ma grande sœur Renée en 1926.

A cause de la différence d’âge, nous étions beaucoup plus proches de ma grande sœur que de notre frère.

Physiquement, Antoinette et moi étions à l’opposé l’une de l’autre. Elle était grande et blonde et moi plutôt petite et brune. Lorsque nous étions petites, ma mère, qui n’était pas peu fière de ses deux petites jumelles, adorait nous promener dans son landau anglais... ces fameux landaus avec une caisse profonde qui étaient très à la mode à l’époque.

Malgré nos différences, nous avons toujours gardé une grande et belle complicité… Encore aujourd’hui.

Mes parents étaient assez sévères. Surtout ma mère d’ailleurs. Mon père était un peu plus effacé. C’était un homme doux et gentil, qui aimait beaucoup ses filles.

Ma mère était une femme forte, au caractère très affirmé. Je m’entendais bien avec elle…

Elle était très croyante et très pratiquante.

Enfant j’étais comme elle, très pieuse. Je rêvais de devenir religieuse. J’allais à la messe, aux vêpres et même au salut certains soirs. Je ne le faisais pas pour lui faire plaisir mais parce que cela m’était extrêmement agréable. Je ne quittais d’ailleurs jamais mon chapelet de communiante.

Antoinette n’était pas du tout comme moi. Elle, c’était un vrai garçon manqué. Elle préférait jouer aux billes avec les garçons plutôt que de jouer à la poupée avec moi.

Nous étions scolarisées dans une école religieuse. J’étais une bonne élève, très studieuse, très consciencieuse… Peut-être même un brin prétentieuse maintenant que j’y repense…  

Antoinette, à l’inverse, ne travaillait pas du tout. Elle se moquait éperdument des études. Elle préférait aller jouer avec les garçons. Petites, nous étions vraiment très différentes l’une de l’autre mais cela ne nous empêchait pas de nous entendre à merveille.

Les religieuses faisaient régner une discipline de fer au sein de l’école. En classe, on aurait entendu une mouche voler !  Et gare à ceux qui bavardaient car elles avaient la main leste ! Heureusement pour moi, j’étais une petite fille très calme. Même à la maison, je ne me faisais jamais remarquer. Je tricotais, je lisais... J’adorais lire.

Nous n’allions quasiment jamais à la mer. Le week-end, mon père préférait s’occuper de son jardin. Il faut dire qu’à l’époque, les gens ne se baignaient pas comme maintenant. Et puis la plage la plus proche se trouvait à cinq kilomètres de chez nous. Cela faisait loin. Surtout que mes parents n’avaient pas de voiture.

 

En 1939, mon père n’a pas été mobilisé. En revanche, mon grand frère, lui, est parti.

Ces années de guerre m’ont beaucoup marqué. Certains souvenirs resteront à jamais gravés dans mon esprit mais j’avoue qu’avec l’émotion, j’éprouve le plus grand mal à les remettre en ordre.

Je me souviens par exemple qu’au début de la guerre, nous allions à l’école avec des masques à gaz. Et puis un jour l’école a fermé…

Les bombardements étaient tellement violents que nous avons préféré quitter notre maison pour aller nous réfugier dans un vieux château délabré de St-Pol-sur-Mer où d’autres familles avaient déjà trouvé refuge.

Nous y sommes restés plusieurs jours. Nous mangions et nous dormions sur place. Je me souviens que je passais mon temps à prier et à pleurer.

Plus tard, je ne sais plus quand exactement, mes parents nous ont placé à Crouy-sur-Ourcq (Seine et Marne). Ils avaient tellement peur pour nous qu’ils préféraient nous savoir loin du danger. C’est mon père qui nous y a emmené, en train.

Nous logions dans les appartements de l’école. Nous étions nourries, logées et bien sûr nous suivions la classe. Je ne sais plus au bout de combien de temps ils sont venus nous chercher mais cela nous a paru très long.

Nous étions souvent amenés à croiser les Allemands. Ils me faisaient d’ailleurs peur avec leurs uniformes vert, gris et leurs casques affreux. En plus je détestais leur parler… Un parler rude, froid… 

Ma mère n’osait pas envoyer ma grande sœur en commission de peur qu’ils ne la kidnappent. Comme elle était grande et forte et faisait plus que son âge, ma mère craignait qu’ils ne l’envoient en Allemagne. 

Je me revois encore aux côtés de ma mère tricotant des paires de chaussettes pour les soldats français.

À la fin de la guerre, les bombardements ont repris.

Avec ma mère et mes sœurs, dès que nous entendions un bruit d’avion, nous nous regroupions dans une pièce de la maison pour prier à haute voix. Pendant ce temps, mon père faisait le guet dehors avec un voisin.

Malheureusement, nos prières se sont révélées inefficaces. Il a suffit d’un seul bombardement pour que toute notre vie bascule.  Nous avons tout perdu.

Tous ces événements nous ont durablement marqué ma sœur et moi…

Après la guerre, nous nous sommes installés chez ma marraine qui vivait à Cormicy (Mon père était originaire de Reims). Nous y sommes restés le temps que mes parents trouvent un logement à Reims.  

Notre premier logement se trouvait rue de Vesle, à côté de la grande charcuterie Coeuriot.

Mon père, qui était toujours employé de la SNCF, n’a eu aucune difficulté à retrouver un poste à Reims. De mon côté, je me suis mise à chercher du travail. Je ne voulais plus aller à l’école. Avec le recul, je me dis que c’était une erreur. Je le regrette aujourd’hui. N’ayant qu’un certificat d’études en poche, je ne pouvais pas me permettre de faire la difficile. J’ai donc pris ce qu’il y avait, à savoir une place d’apprentie vendeuse dans la pâtisserie confiserie Boudsocq qui se trouvait juste à côté de l’église St Jacques. C’était une grosse affaire qui employait beaucoup de personnel.

Bien que marqués par la guerre, nous avons essayé de reprendre une vie normale. Mon père a même loué un petit jardin à St-Brice-Courcelles. Il y allait aussi souvent que possible, toujours accompagné de son petit chien qu’il aimait tant.

Tout allait bien mais seulement en apparence, car mon père avait beau essayer de dissimuler son mal être, personne n’était dupe. Surtout pas ma mère avec qui il se heurtait et se disputait de plus en plus souvent. Les épreuves endurées pendant la guerre, la perte de notre maison, de nos meubles, avait totalement déstabilisé leur couple. À la fin, mon père n’avait plus goût à rien. Il était constamment déprimé. Ma mère en souffrait beaucoup… C’est ma grande soeur qui nous le disait. 

Et puis ce qui devait arriver est arrivé. Un beau jour, il s’est jeté dans le canal. On a retrouvé son corps quelques jours plus tard.

Sa mort nous a causé beaucoup de peine car nous aimions énormément notre père.

Bien sûr, au regard de notre chagrin et de notre tristesse, les soucis matériels auxquels nous avons été confrontés après sa mort n’ont que très peu d’importance. Malgré tout, il a fallu y faire face et cela n’a pas été simple.

Ma mère travaillait pour une maison de confection mais elle avait les plus grandes difficultés à joindre les deux bouts.

Mon frère aîné, quant à lui, est retourné vivre dans le nord avec son épouse.

De mon côté, à la pâtisserie les choses se sont quelque peu gâtées. Déjà parce  que l’un des patrons, le plus âgé, était très dur avec le personnel. Il était à la caisse et passait son temps à nous épier. Ensuite, parce que l’autre patron, son gendre, dont la femme travaillait pourtant avec nous, se montrait très entreprenant avec moi. Je me souviens qu’il me faisait peur. Il était très maigre et son visage était couvert de boutons. Il m’a harcelé pendant des années. C’était vraiment insupportable. Hélas, à l’époque, par timidité sans doute, je n’osais rien dire, même à ma mère…

À cela, s’ajoutait le problème des horaires. En plus de sacrifier tous mes dimanches, car nous travaillions aussi le dimanche, je devais sacrifier mes samedis soirs. Vu que je commençais à 7h le lendemain, ma mère m’interdisait d’aller au bal. Tous les samedis, c’était la même épreuve. Je voyais mes sœurs se préparer pour aller au bal et moi je devais rester à la maison.

Etant très sensible et très émotive, généralement je passais ma soirée à pleurer et à me lamenter sur mon sort. Heureusement qu’il y avait des bals le dimanche soir…

C’est d’ailleurs à l’un de ces bals du dimanche soir que j’ai rencontré mon mari. Pierre-Louis était un bel homme. Il m’a invité à danser et nous ne nous sommes plus jamais quittés.

Nous allions au bal de la salle des fêtes de la rue Gambetta ou à celui de la Cerisaie. Nous passions des soirées entières à danser de beaux tangos langoureux...

Malgré les sentiments que nous nous portions, tout n’a pas toujours été très simple entre nous. Non seulement il était issu d’un milieu très aisé, mais il avait neuf ans de plus que moi.

Il lui a fallu un certain temps pour trouver le courage d’annoncer notre relation à ses proches. Il n’osait pas leur parler de moi de peur de s’attirer les foudres de ses parents. Ils auraient sans doute préféré une jeune fille plus conforme à leur rang social alors que moi j’étais sans le sou et sans instruction.

Son père, qui était un très grand herboriste, l’intimidait beaucoup. Au-delà du « père Cuzin » que tout le monde connaissait, respectait et parfois même craignait à Reims, il y avait l’homme… Et celui-là non plus n’était pas commode… Même moi j’avais peur de lui.

Ma mère savait que nous étions ensemble. Pierre-Louis, qu’elle trouvait d’ailleurs très beau, venait souvent manger à la maison.

Lorsque je l’ai connu, et au début de notre relation, je dois avouer qu’il était un peu fâché avec le travail… Il ne faisait rien. Il passait ses journées à jouer aux cartes dans les cafés chics de la place d’Erlon, ce qui exaspérait son père qui ne se gênait pas pour le traiter de fainéant.

Son frère, à l’opposé, faisait la fierté de son père. Il était dermatologue et homéopathe. Mon mari, lui, c’était plutôt l’artiste de la famille, le fils bohême… mais qu’est ce qu’il était beau ! Bien sûr, n’ayant pas de travail, il vivait chez ses parents, dans leur hôtel particulier de la rue Chanzy.

Personnellement, cela ne m’inquiétait pas plus que cela… Nous nous aimions tellement, et puis nous formions un si joli couple, nous étions si bien assortis… Lui, bel homme, le type latin… Moi, plutôt jolie, typée espagnole.

Au bout d’un certain temps, son inactivité a commencé à me peser. Pour le faire réagir, je l’ai alors menacé de le quitter. C’était la première fois que nous nous disputions.

Je ne sais pas si c’est mon ultimatum ou les pressions de son père qui ont eu raison de sa paresse, mais après il s’est pris en main. Il s’est lancé dans des études de droit. Une fois ses études terminées, il a décroché une place de visiteur médical, au grand désespoir de son père qui, furieux, ne cessait de répéter à qui voulait l’entendre : « Quel crétin ! Avoir fait toutes ces études pour devenir visiteur médical ! ».

Pour lui, c’était un vrai désaveu. Dans son esprit, son premier fils devait devenir médecin et le second faire du droit. Malheureusement, si le premier, mon beau-frère, s’est conformé à ses vœux, le second n’en a fait qu’à sa tête.

Nous nous sommes mariés le 5 avril 1954 à l’église St Jacques. C’était un beau mariage, sobre mais élégant, avec une vingtaine d’invités. Lors de la cérémonie, j’étais très émue. Je me souviens que plus la journée avançait plus je tremblais dans ma belle robe blanche... 

J’étais également très intimidée à l’idée d’intégrer cette famille. Et l’attitude de ma belle-mère n’était pas vraiment de nature à me mettre à l’aise. Au contraire.

Finalement, de mes beaux-parents, c’est encore mon beau-père qui m’appréciait le plus je crois.

Juste après notre mariage, nous avons emménagé dans un petit appartement du centre ville.

Idéaliste et romantique comme j’étais, je me faisais une joie de pouvoir enfin partager la vie de Pierre-Louis. Malheureusement, j’ai très vite déchanté. Notre vie de couple ne ressemblait pas exactement à l’idée que je m’en faisais. Mon mari était tout le temps sur les routes. Je ne le voyais que le week-end. 

Pour moi, c’était un déchirement de le voir partir tous les lundis matins.

J’ai démissionné de la pâtisserie dans les mois qui ont suivi mon mariage. Ce fut un immense soulagement.

Pierre-Louis a continué de sillonner les routes pendant des années. C’est à cette époque qu’il a commencé à écrire, mettant à profit le temps perdu dans les salles d’attente des médecins pour noircir des feuillets entiers.

Il a changé plusieurs fois de laboratoire avant de mettre un terme définitif à cette carrière qui ne l’enthousiasmait plus guère.

A l’époque, ni lui ni moi ne savions dans quelle direction aller, mais à la différence de Pierre-Louis, moi, je savais que je ne resterais pas longtemps inactive. Je ne supportais pas de rester sans rien faire. J’avais besoin de me rendre utile et de m’occuper.

Notre fils François est venu au monde le 15 juillet 1955

Un jour, alors que nous nous interrogions sur notre avenir professionnel, nous avons vu qu’un magasin de gaines, corsets, maillots de bain et lingerie était à vendre cours Langlet, à côté du grand primeur de l’époque : Bourreterre.

L’idée nous a immédiatement séduit. Le magasin appartenait à un couple d’honnêtes gens qui souhaitaient prendre leur retraite.

Nous ne prenions pas de grands risques. Ils avaient une clientèle bien établie, et le fond de commerce était à bon prix. Ils nous ont tout laissé : Le comptoir, les deux cabines d’essayage, le matériel ainsi que l’ensemble des fournitures. Bien sûr, nous nous sommes engagés à garder les deux vendeuses.

Bien que n’étant pas de la partie, nous avons tout de suite trouvé nos marques. Etrangement, mon beau-père n’a rien trouvé à redire... Peut-être que l’orientation médicale du magasin le rassurait… Une partie du magasin était effectivement dédiée aux corsets et aux ceintures orthopédiques.

C’est mon mari qui les confectionnait. Après l’acquisition du magasin, il était allé suivre des cours à Paris pour apprendre à fabriquer des lombostats, des ceintures lombaires et des corsets.

Sa formation terminée, il s’est mis à les fabriquer lui-même, dans l’arrière boutique. Il achetait toutes les fournitures à Paris : le système d’agrafage, les élastiques et surtout le coutil, ce fameux tissu ferme et épais dont nous nous servions.

Pour la confection, nous utilisions des machines à coudre allemandes de très grande qualité que l’ancien propriétaire nous avait laissé. À la boutique, elles tournaient en permanence. Nous nous en servions pour les lombostats, les corsets vertébraux et les bandages herniaires bien sûr, mais aussi pour les retouches et les ajustements car dans un magasin comme le nôtre, nous ne pouvions pas nous permettre de proposer autre chose que du sur-mesure. Nos clients étaient très exigeants, et à raison !  

Parfois, avec certaines clientes, c’était un peu agaçant. Elles n’étaient jamais contentes ! Et je ne parle pas de celles qui se contorsionnaient dans les cabines d’essayage pour essayer de nous voler des soutiens-gorge !

C’est aussi la raison pour laquelle j’ai tenu à garder les deux vendeuses. Les jours d’affluence, nous n’étions pas trop de trois pour surveiller les clientes.

À choisir, je préférais encore les hommes. Parfois, la vue de toutes nos parures pour dames leur inspirait quelques petits commentaires grivois mais avec mes vendeuses nous ne nous formalisions pas pour si peu. Nous nous en amusions plutôt… Cela nous distrayait un peu.  

En lingerie, nous faisions toutes les grandes marques : Chantelle, Boléro, Barbara, Christian Dior, Simone Pérèle, etc.

Je travaillais toute la journée mais mon mari, lui, ne travaillait que le matin. Il ne s’occupait que des hommes. L’après-midi, il lisait ou il écrivait, soit à la maison soit à la bibliothèque. Comme tous les passionnés de littérature, il passait énormément de temps à la bibliothèque.

Il a publié quelques ouvrages mais je n’ai aucune idée du nombre d’exemplaires qu’il a pu vendre. Je n’ai jamais su non plus si cette activité était très rémunératrice car nous n’en parlions jamais ensemble.

Notre second fils, Antoine, est né le 23 janvier 1962

Notre magasin, que nous avions baptisé « Héléna », a connu une progression constante. Au bout de quelques années, nous avons même réussi l’exploit de talonner notre principal concurrent, le magasin de la rue Théodore Dubois, une enseigne très connue à Reims dont le chiffre d’affaire me rendait folle de jalousie.

Aux dires des représentants, qui se laissaient volontiers aller à quelques petites indiscrétions, nous n’avions pas à rougir de nos résultats. D’autant que leur magasin était beaucoup mieux placé que le nôtre.

Cette période faste a duré une bonne dizaine d’années. Ensuite, les ventes ont commencé à stagner, c’est pourquoi nous avons décidé de vendre.

Nous avons ensuite racheté un magasin à Soissons, sur la place centrale. C’était encore un magasin de lingerie, gaines, soutiens orthopédiques, etc. Celui-ci, nous l’avons baptisé « Silhouette ».

Nous vendions les mêmes produits, nous travaillions de la même manière, mais dans un cadre un peu plus spacieux.

La vraie différence avec Reims résidait dans la clientèle. À Soissons, la clientèle était beaucoup plus simple, moins exigeante. Nous avions beaucoup d’hommes issus du monde agricole qui venaient sur prescription médicale pour des problèmes de dos.

Nous nous sommes très bien adaptés à la vie locale. Il faut dire que nous étions très affables mon mari et moi.

À l’époque, comme les affaires marchaient bien, nous vivions dans une relative aisance. En plus, mon mari réalisait des opérations boursières pour faire fructifier notre argent. Son père, qui était connu pour être un grand boursicoteur, lui avait transmis ce virus.

Mon mari était tellement obsédé par son portefeuille d’actions qu’il pouvait en parler pendant des heures. Pour moi, c’était un vrai supplice. Dès que je l’entendais prononcer les mots « bourse », « actions », « marchés », je savais que je n’avais plus qu’à tourner les talons.

En revanche, tout l’argent qu’il gagnait à la bourse, il le réinvestissait dans nos affaires.

Nous possédions une très belle maison avec 2500 m² de terrain à Osly-Courtil, une commune toute proche de Soissons. Nous avions même une employée de maison car nous recevions beaucoup. J’adorais dresser de belles tables. Je possédais d’ailleurs un magnifique service à vaisselle ainsi que de très beaux verres.

Mon mari, qui avait acquis une certaine renommée grâce à ses écrits, sortait beaucoup. En sa qualité de membre de la société des Gens de Lettre, de la société des Poètes Français, et de la société des Ecrivains et Artistes de Champagne, il était convié un peu partout. Il fréquentait tous les cercles mondains et avait ses entrées dans les salons les plus privés de la bonne société.

Deux fois par an, nous allions en vacances en Espagne. Nous y possédions une petite villa, qu’un Espagnol avec qui nous avions sympathisé nous avait vendue. Cette villa se situait sur la Costa Daurada (côte Est de l’Espagne). Depuis notre balcon, nous avions une vue imprenable sur la mer.

Mon mari, qui ne laissait jamais passer une occasion de se cultiver, en a profité pour apprendre l’Espagnol.

Nous avons gardé le magasin de Soissons une dizaine d’années. Nous avons préféré nous retirer quand les ventes ont cessé de progresser. Dans le commerce, une affaire qui ne progresse plus, c’est une affaire qui va mal… Fidèles à ce principe, nous avons donc décidé de changer notre fusil d’épaule.

Avec l’argent de la vente, nous avons racheté un magasin de « cadeaux-vaisselle » à Chauny.

C’était une belle affaire. Le magasin était très grand, avec un étage. Nous faisions les listes de mariage, les cadeaux de fin d’année, de fête des mères. Bref, nous ne vendions que du très beau cadeau…

Hélas, les choses ne se sont pas aussi bien passées que nous l’espérions et au bout de trois ans nous avons été obligé de vendre. Ce magasin nous a fait perdre beaucoup d’argent. Bien sûr, notre jolie petite villa si bien située, nous l’avons également revendue, comme le reste ! Chez nous c’était presque une manie ! Nous ne faisions que ça, acheter, vendre, acheter ! Nous ne tenions pas en place !

Après cette expérience désastreuse, nous avons préféré nous retirer des affaires pour savourer une retraite bien méritée.

Ni l’âge ni l’expérience n’ayant entamé notre fougue, nous nous sommes alors mis en quête d’un nouvel endroit où habiter.

Pour des jeunes retraités comme nous, la Côte d’Azur était l’endroit idéal. C’est la raison pour laquelle nous avons vendu notre belle maison d’Osly-Courtil pour acheter un appartement à Nice. Nous y avons vécu de 1993 à 1997.

Je m’y plaisais énormément. Comment ne pas apprécier une telle ville : La mer, le ciel bleu, la plage… Nous étions bronzés d’un bout à l’autre de l’année.

En bus, nous n’étions qu’à quelques minutes de la promenade des Anglais. Malheureusement, mon fils François ne s’y plaisait pas du tout. Il avait le mal du pays.

En bonne mère que je suis, j’ai cédé et nous sommes revenus à Reims. Nous avons revendu l’appartement à un jeune couple en moins d’une semaine.

Mon mari est décédé le 20 Juin 1999. Sa mort m’a causé un immense chagrin. J’ai mis du temps à l’accepter. À son enterrement, je n’arrivais pas à le quitter. Je ne voulais pas qu’ils referment le cercueil…

Après presque 50 années de vie commune, il a fallu que je réapprenne à vivre seule dans un petit logement de centre ville.

A force de ruminer le passé, de broyer du noir, j’ai fini par sombrer dans une sorte de dépression.

Les derniers temps, je ne supportais plus ni le bruit, ni la solitude. J’étais perpétuellement angoissée, surtout à l’approche de la nuit. J’avais une peur bleue de rester dans ce logement où je ne me sentais plus du tout en sécurité.  

Après une hospitalisation d’urgence, je suis finalement arrivée ici, à l’Hôpital local de Fismes.

Désormais, je me sens bien, je n’ai plus peur. Et au moins je suis au calme.

Parfois je me dis que je suis encore trop jeune pour vivre en maison de retraite… C’est peut-être un peu prétentieux de ma part mais j’ai effectivement le sentiment que j’aurais pu attendre encore un peu…

J’ai beaucoup d’admiration pour les personnes âgées mais personnellement j’avoue que cela m’attriste un peu de vieillir. Heureusement, à mon âge on a quelques compensations… C’est tellement beau d’être grand-mère et je suis tellement fière de mes deux petits fils.

Globalement, lorsque je regarde en arrière, je suis plutôt satisfaite de ce que j’ai accompli. Compte tenu de mon faible niveau d’instruction, je considère que mon parcours n’est pas si mal.

Certes, j’aurais aimé être plus instruite. Malheureusement, mes parents n’avaient pas les moyens ni peut-être l’envie de m’encourager à faire des études.

Cela restera le grand regret de ma vie.

Par la suite, pour compenser ce manque, pour continuer de progresser, pour m’élever, j’ai beaucoup lu, j’ai beaucoup écouté les gens plus instruits que moi. Malheureusement, ce complexe ne m’a jamais quitté.

Malgré mes airs parfois suffisants, j’ai souvent éprouvé un sentiment d’infériorité au cours de ma vie.

Vis-à-vis de ma belle famille par exemple, je me suis toujours sentie extrêmement complexée. Lorsque j’écoutais parler mon beau-frère ou mon mari, qui étaient des hommes très cultivés, je me sentais toujours en dessous.  

Paradoxalement, ce sont toutes ces raisons qui me permettent aujourd’hui de contempler mon parcours avec une certaine fierté.

Grâce à ce beau mariage et à mes deux garçons que j’adore, j’ai eu une vie très heureuse.  Bien sûr, avec mon mari nous avons aussi fait quelques bêtises. Mais dans une vie, on en fait forcément… Et dans le fond, ce n’est pas le plus important.

Ce qui me parait le plus important à retenir, c’est ce bel amour que nous nous portions l’un l’autre. Car s’il y a bien une chose dont je suis sûre, c’est que nous nous sommes beaucoup aimés… Oui, vraiment beaucoup aimés…

 

Récit de Vie réalisé par David HANNI, Collecteur de Mémoire à l’Hôpital Local de Fismes en Février 2007

 

Pièces Jointe:    
 Auteur: HANNI, David (0) commentaires
 

Ajouter un commentaire:
Nom / Pseudo (*):
E-mail (*):
* : Champ obligatoire.
 
Partagez vos documents:
Fichier1:
Fichier2:
Fichier3:
Fichier4:
Captcha
Veuillez recopier le code de sécurité indiqué ci-dessus


Association FRANCE-MEMOIRES (loi 1901)
69 boulevard de Magenta - 75010 Paris
Tél. : 01 55 25 22 24 - Fax : 01 42 36 50 73
Email : contact@france-memoires.com






Réalisation de Site Internet: SOFRACS.com